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Cependant, l’analyse territorialisée des dynamiques sociales et des comportements électoraux révèlent des configurations contradictoires à l’échelle des communes marocaines. On peut dès lors se demander si cadre réglementaire et pratiques partisanes sont en accord avec la situation sociale des femmes ?
Dans une première partie, A. François et D. Goeury proposaient une analyse fine des dynamiques d’autonomisation des femmes, à partir des indicateurs liés aux niveaux d’éducation, à l’âge au mariage, à la fécondité, à l’accès à des revenus monétaires directs et mettaient en avant de fortes disparités territoriales, en particulier au niveau de l’éducation et de l’accès au salariat.
Dans cette seconde partie, ils s’intéressent cette fois à la représentation politique des femmes au sein des conseils élus. Et montrent que la logique règlementaire adoptée favorise cette féminisation avant tout dans les communes les moins peuplées.
Pour mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre, Alicia François et David Goeury proposent une analyse des dynamiques communales au sein des régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra qui permet de saisir l’ampleur des disparités territoriales au sein des deux régions les plus dynamiques du royaume. Pour cela, ils mettent en perspective les données du recensement général de la population et de l’habitat de 2014 avec les données électorales des élections communales de 2015.
Pour accompagner les dynamiques économiques et sociales, les autorités ont décidé d’accroître la représentativité des femmes au sein des conseils élus. Cependant, dans le cadre des élections communales de 2015, il s’agit d’un protocole complexe qui dépend étroitement de la taille des communes.
Ainsi dans les communes de moins de 35 000 habitants, divisées en circonscriptions uninominales, les quatre circonscriptions les plus peuplées ont été dotées d’un deuxième siège complémentaire féminin.
En revanche, dans les communes de plus de 35 000 habitants et les arrondissements, il existe une liste des femmes comprenant 6 noms pour les moins de 200 000 habitants et 8 noms pour celles de plus de 200 000 habitants.


Cependant, le nombre de sièges dépend de la taille de la population, si bien que selon cette logique réglementaire, les communes les moins peuplées, soit celles qui comptent moins de 7 500 habitants, ont les conseils municipaux les plus féminisés avec 4 femmes élues sur 15 membres du conseil, soit un taux de féminisation du conseil de 26,67%. Il faut ajouter à cela les cas exceptionnels des communes des quartiers liés aux palais royaux comme Touarga à Rabat et Méchouar à Casablanca qui ne comptent que 13 élus, dont 4 femmes soit un taux de féminisation minimal de 30,3%.
En revanche, plus la taille de la commune augmente, plus le taux de féminisation légal minimal du conseil baisse. Il passe ainsi à 23,53% pour les communes entre 7 500 et 12 500 habitants, dont le conseil est composé de 17 élus ; ce taux descend à 21,05% pour celles comptant entre 12 500 et 15 000 habitants et qui ont 19 élus, puis s’effondre à 14,81% pour les communes de 15 000 à 25 000 car elles ont 27 élus. Il n’est plus qu’à 13,79% pour les communes de 25 000 à 35 000 habitants qui ont 29 élus. Enfin, le taux de féminisation des élus remonte à 20,69% pour les communes à liste unique de plus de 35 000 habitants dont le conseil est composé de 29 élus mais doit comporter 6 femmes.
Cependant, ce taux diminue à nouveau à 17,14% pour les communes de plus de 50 000 habitants disposant de 35 élus.Pour baisser encore à 15,38% pour celles comptant plus de 100 000 habitants et 39 élus, puis à 13,95% pour les communes de plus de 150 000 habitants avec 43 élus. Pour les communes de 200 000 habitants avec 47 élus dont 8 femmes, le taux minimal légal remonte à 17,02% avant de s’effondrer à nouveau pour atteindre, au plus bas 12,31% dans les très grandes municipalités de Meknès, Oujda, Agadir et Kénitra dont les conseils municipaux compte 65 élus. Enfin, pour les arrondissements, le nombre d’élus dans les conseils d’arrondissement varient fortement allant de 19 à Casablanca – Anfa à 44 à Rabat – Yacoub El Mansour, faisant ainsi fortement varier le taux de féminisation imposé par la loi. A Anfa, le taux de féminisation imposé est de 31,58%, soit le plus élevé du Maroc. En revanche, à Yacoub El Mansour, il est de 13,64%, soit l’un des plus faibles du Maroc.


Cette
complexité légale amène donc à un biais statistique non linéaire posant la
question de la représentation des femmes. Dans les communes de moins de
35 000 habitants, le choix d’une place complémentaire, et non d’une liste
communale des femmes comme aux élections de 2009, affaiblit leur position, les
amenant à se positionner derrière un homme et donc, à être cooptées par ce
dernier. Ainsi, deux communes de la province de Khémisset, Laghoualem et Oulmès,
n’atteignent pas le seuil légal de 4 femmes siégeant au conseil communal, avec
respectivement 2 et 3 femmes seulement. En effet, des conflits politiques très
violents lors des élections ont amené à l’absence de scrutin dans deux des
principales circonscriptions de Laghoualem et dans l’une d’Oulmès empêchant de
fait le vote et donc, amenant à un conseil incomplet.
Maintenant, il s’avère que très peu de communes dépassent le seuil légal. Dans les deux régions Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra, seules 52 communes ont une surreprésentation des femmes par rapport au seuil légal, contre 225 qui appliquent strictement la loi : 19 communes rurales sur 215 soit 8,8% des communes rurales ; 16 municipalités sur 49 soit 32 ,6% des municipalités ; 17 arrondissement sur 26 soit 65,4% des arrondissements.
En effet, pour les scrutins uninominaux, cela suppose que le village ou le quartier soit représenté uniquement par une femme et pour le scrutin de liste, qu’une place éligible en début de liste soit accordée à une femme. Or, il est très difficile pour une femme de s’affirmer comme seule représentante d’un quartier. Ainsi, dans les deux régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra, seules 25 femmes ont réussi à s’imposer sur les 3 927 sièges disponibles : 0,6% des élus au scrutin uninominal, hors place complémentaire, sont donc des femmes. Harhoura est la seule commune de moins de 35 000 habitants où deux femmes ont réussi cet exploit.
Dans les communes de plus de 35 000 habitants et les arrondissements, il semble plus facile aux partis d’accorder une place en position éligible aux femmes, en dehors de la liste qui leur est réservée. Cependant, seules 52 femmes ont été élues sur la liste principale, sur les 1 692 places disponibles soit un taux de féminisation effectif de 3%. L’arrondissement d’Agdal – Ryiad apparaît comme une exception avec 7 femmes élues sur les 30 places de la liste principale. Il faut aussi noter l’effort particulier fait à Kénitra où là encore 7 femmes figurent sur la liste principale qui comprenait cependant 57 noms.


Au final, une toute petite minorité de communes centrales où se concentrent un grand nombre de femmes actives et éduquées ont un conseil municipal largement féminisé du fait d’une réelle volonté des partis de mettre en avant des femmes. Dans les communes intermédiaires, les femmes restent minoritaires et s’imposent difficilement en dehors des quotas imposés par la loi. Par conséquent, si les conseils d’arrondissement sont composés de 23,8% de femmes en moyenne, ceux des municipalités ne le sont qu’à 19,2%, tandis que ceux des communes rurales le sont à 20,7%.
Dans ce contexte, seules 8 communes ont un taux de féminisation de leurs élus dépassant les 30% : les deux communes de Touarga et Méchouar, deux arrondissements de Casablanca (Anfa et Hay Mohammedi) et deux de Rabat (Agdal-Riyad et Souissi), une commune rurale de la province de Khémisset, Aït Ali ou Lahcen, et une petite municipalité de la province de Sidi Kacem, Dar Gueddari. Ensuite, exceptions faites des arrondissements de Sbata, Assoukhour Assawda de Casablanca et de Hassan à Rabat, les 51 communes ayant plus de 25% d’élus femmes sont les communes rurales les moins peuplées des deux régions, auxquelles s’ajoute une seule municipalité.


Les communes aux conseils les plus féminisés ont des comportements électoraux très différents car la participation est beaucoup plus faible au sein des arrondissements que des communes rurales, de près de 40 points (36% en moyenne dans les arrondissements, contre 75% dans les communes rurales). De même, les partis en tête sont très différents. Au sein des 10 arrondissements ayant plus de 25% de femmes élues, le PJD est arrivé systématiquement en tête (exception faite de Rabat Souissi, remporté par le PAM). Il réalise ainsi un score moyen de 38%. En revanche, dans les 46 communes rurales, seules 33 avaient des candidats PJD. Le parti n’est arrivé qu’une seule fois en tête et a réalisé un score moyen de 7,9%, soit 30 points de moins que dans les arrondissements. Il apparaît donc que la législation amène à une surreprésentation des femmes dans des contextes politiques très différents, tant sur le plan de la participation que des orientations partisanes. Enfin, il est intéressant de noter que les arrondissements disposant du plus grand nombre de femmes élues sont ceux qui ont connu parmi les taux de participation aux élections les plus élevés, comme Anfa à Casablanca (37% contre 30% en moyenne dans la ville), mais aussi Agdal-Ryad et Souissi à Rabat (seuls arrondissements à dépasser respectivement 45% et 51% de taux de participation). Par ailleurs, ce ne sont pas les arrondissements où le PJD a réalisé ses meilleurs scores, le parti étant favorisé par la faible participation des électeurs. Par conséquent, le choix d’intégrer massivement des femmes aux élections communales dans les arrondissements où les femmes sont les plus autonomes peut s’avérer une stratégie gagnante en termes de mobilisation électorale, mais aussi pour affaiblir le monopole politique du PJD.






Or, à l’issue du premier tour, se pose la question de la désignation des présidences de commune. Dans ce cas, les femmes apparaissent particulièrement pénalisées. En effet, seules trois communes rurales sur 215 (soit 1,4%), sont présidées par des femmes : Arbaoua (province de Kénitra) depuis 2009, par Fatna Lkhiyel, figure politique de premier plan du Mouvement populaire, qui a été entre autres, députée de 2002 à 2016, vice-présidente de la Chambre des représentants de 2003 à 2008 et qui est depuis 2017, secrétaire d’Etat chargée de l’Habitat ; Oulad Ziane (province de Berrechid) présidée depuis 2009 par Wafaa El Bouamri, elle aussi membre du bureau politique du Mouvement populaire ; et enfin Laatatra (province de Sidi Bennour) par Kaltoum Naim du RNI, jeune femme de 26 ans le jour de son élection, déjà conseillère communale et provinciale en 2009, fille de l’ancien chef de cercle de Sidi Bennour, Mohammed Naim, qui a réussi à être candidate principale dans une circonscription disposant d’un siège féminin complémentaire, faisant de sa circonscription une des très rares circonscriptions doublement féminine.
Ces trois parcours d’exception attestent de la difficulté de l’affirmation d’un leadership politique féminin. Ces trois présidentes de communes font parties des 25 femmes qui ont été élues en dehors des sièges complémentaires. La première étape vers la présidence est donc l’investiture comme candidate principale dans une circonscription uninominale.
De même, seuls trois arrondissements sur 26 sont présidés par des femmes. Hassan à Rabat, par Souad Zekhnini (PJD), Tabriquet et Bettana à Salé par Karima Boutkhil (PJD) et Rachida Hayel (MP), faisant de Salé la ville où les femmes occupent le plus de fonction à responsabilité.
En revanche, aucune femme n’est présidente d’arrondissement à Casablanca ni au sein du conseil communal de Casablanca. Les femmes sont reléguées aux fonctions secondaires de 6e, 9e et 10e vice-présidentes. C’est une régression par rapport aux scrutins précédents de 2003 et 2009, durant lesquels l’istiqlalienne Yasmina Baddou avait été élue présidente de l’arrondissement d’Anfa.
En 2015, l’arrondissement d’Anfa dispose de la plus forte représentation féminine du Maroc du fait de cet héritage, Yasmina Baddou étant toujours tête de liste pour défendre son mandat.Une stratégie imitée par le PAM et amenant les autres partis, comme le PJD, à placer des femmes en position éligible dans la liste principale. Cependant, le PJD n’a pas souhaité, comme à Salé ou Rabat, promouvoir des femmes à Casablanca.
Enfin, aucune municipalité des deux régions n’est présidée par une femme, faisant véritablement de cet échelon l’un des angles morts de la féminisation.
Les dynamiques partisanes n’ont pas favorisé l’accès des femmes aux présidences de commune. En effet, les partis n’ont que très rarement soutenu des candidatures féminines de premier plan et cela tout particulièrement à Casablanca et Rabat. Le parcours de Yasmina Baddou en 2003 et 2009 fait donc figure d’exception. En 2015, cette dynamique est nationale, aucune femme n’étant élue à la tête d’une grande métropole marocaine comme le fut Fatima-Zahra Mansouri en 2009 à Marrakech. Les rares femmes présidentes de communes se sont affirmées principalement dans des villes périphériques plus petites comme Azilal, Jerada ou Drargua et surtout dans des communes rurales. Le système d’élection à deux tours pour désigner les présidences s’avère donc très défavorable aux femmes, du fait d’une faible volonté des partis à les promouvoir aux fonctions clés. Car si les femmes représentent 21% des conseillères communales, elles ne sont que 17 à présider une commune soit 1,1% des communes marocaines. De même, si elles représentent 37,6% des conseillères régionales, aucune région n’est présidée par une femme. Enfin, elles ne représentent que 4% des conseillers provinciaux et préfectoraux, élus au suffrage indirect et seul, le conseil préfectoral de Marrakech est présidé par une femme. A cela s’ajoute, qu’au sein des différents conseils, les femmes sont systématiquement reléguées à des fonctions secondes et ont très rarement accès aux fonctions clés que sont par exemple les finances ou l’urbanisme. Féminiser les collectivités territoriales s’avère donc un défi immense à relever pour les élections de 2021.
]]>Cependant, l’analyse territorialisée des dynamiques sociales et des comportements électoraux révèlent des configurations contradictoires à l’échelle des communes marocaines. On peut dès lors se demander si cadre réglementaire et pratiques partisanes sont en accord avec la situation sociale des femmes ?
Dans cette première partie, Alicia François et David Goeury proposent une analyse fine des dynamiques d’autonomisation des femmes, à partir d’une série d’indicateurs liés aux niveaux d’éducation, à l’âge au mariage, à la fécondité, au taux d’activité et à l’accès à des revenus monétaires directs. Ils mettent en avant la complexité des disparités territoriales selon les milieux de vie.
Dans une seconde partie à paraître, ils s’intéresseront cette fois à la représentation politique des femmes au sein des conseils élus. Et montreront que la logique règlementaire adoptée a favorisé la féminisation dans les communes les moins peuplées du royaume, sans pour autant renforcer l’accès des femmes aux fonctions politiques clés et notamment les présidences des différents conseils.
Pour mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre, A. François et D. Goeury proposent une analyse des dynamiques communales à l’échelle nationale qu’ils déclinent à l’échelle des régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra pour mieux saisir l’ampleur des disparités territoriales au sein des deux régions les plus dynamiques du royaume. Pour cela, ils mettent en perspective les données du recensement général de la population et de l’habitat de 2014 avec les données électorales des élections communales de 2015.
Nous choisirons ici de comparer trois milieux de vie :
La question de l’autonomie des femmes est difficile à mesurer tant les indicateurs choisis relèvent de perceptions préétablies selon un modèle de société. Aujourd’hui, les organisations internationales privilégient la poursuite des études, l’âge au mariage, la fécondité, le salariat ou l’entrepreneuriat dans un cadre réglementaire. Cependant, il faut souligner que ces phénomènes ne sont pas systématiquement corrélés, notamment dans le cas marocain où la poursuite d’études secondaires et supérieures s’est accrue depuis 2004, tout en étant accompagnée d’un âge au mariage plus précoce qui est de 25,7 ans en 2014 contre 26,3 ans en 2004.
Par conséquent, les disparités à l’échelle nationale en fonction des provinces mais surtout des milieux de vie nécessitent une analyse approfondie.
Dans les arrondissements, seules 26,5% des femmes sont analphabètes tandis que 12,04% sont diplômées du supérieur. En revanche, dans les municipalités, le taux d’analphabétisme est de 10 points supérieur (36,8%) tandis que la part des diplômées du supérieur est divisée par deux, avec 5.8%. Enfin, dans les communes rurales, le taux d’analphabétisme féminin est extrêmement élevé, 60.5%, tandis que les femmes diplômées du supérieur sont très peu nombreuses, 1.02% en moyenne.




Ces niveaux d’éducation très différenciés se traduisent par une différence d’âge au mariage des femmes relativement faible entre les arrondissements (27,8 ans), les municipalités (25,8 ans) et les communes rurales (25,3 ans) ; l’avancée de l’âge au mariage de 2004 à 2014 ayant concerné les villes comme les campagnes.
De même, le comportement démographique converge avec l’indice synthétique de fécondité (ISF) de 1,8 enfant par femme pour les arrondissements, 2,1 dans les municipalités et 2,5 dans les communes rurales. Or, là encore, la fécondité des femmes rurales a continué à baisser, tandis que celle des femmes urbaines a légèrement progressé depuis 2004. Désormais, seules 260 communes ont un taux supérieur à 3, et 30 ont un taux compris entre 4 et 5. En effet, les femmes les moins éduquées imitent les femmes les plus éduquées notamment afin de pouvoir garantir une éducation de qualité à leurs enfants.
Ainsi, le taux de scolarisation des filles de 7 à 12 ans est de 98,1% dans les arrondissements, de 97,5% dans les municipalités et de 90% dans les communes rurales.






Les régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra s’inscrivent dans la même logique, même si les femmes ont un niveau d’éducation légèrement plus élevé. Dans les arrondissements de Casablanca, Rabat et Salé (26 communes où résident 4,8 millions d’habitants), seules 23% sont analphabètes tandis que 13% ont un niveau d’étude supérieur. De même, dans les municipalités des deux régions (49 communes pour 3,1 millions d’habitants), 33% des femmes sont analphabètes et seulement 6,7% sont diplômées du supérieur. Enfin, dans les communes rurales (215 communes pour 3,4 millions d’habitants), plus de 60% sont analphabètes comme dans les autres communes rurales du royaume ; cependant, 3,08% des femmes y sont diplômées du supérieur.






Ces niveaux d’éducation différenciés se traduisent dans les arrondissements de Casablanca, Rabat et Salé par un âge au mariage plus tardif, qui dépasse les 28 ans et un indice synthétique de fécondité plus faible, 1,7 enfant par femme. En revanche, la fécondité dans les municipalités et les communes rurales des deux régions est identique à celles du reste du royaume avec respectivement 2,1 enfants et 2,5 enfants par femme, alors que l’âge au mariage y est plus précoce avec 25,5 ans dans les communes urbaines et 23,6 ans dans les communes rurales. Par conséquent, il apparaît que la précocité de l’âge au mariage a peu impacté la fécondité : une seule commune conserve un ISF supérieur à 4 et 33 communes un ISF supérieur à 3.
Par ailleurs, au sein des 12 communes présentant un indice de fécondité inférieur ou égal à 1,5 se retrouvent aussi bien huit arrondissements de Rabat et Casablanca concentrant les diplômées du supérieur comme Souissi, Agdal-Riyad mais aussi deux petites communes rurales isolées de la province de Khémisset, Ait Buyahya El Hajjama et Ait Malek, qui comptent moins de 1% de femmes diplômées du supérieur. Il apparaît donc une très forte convergence des comportements démographiques entre les différents milieux de vie et cela indépendamment du niveau d’éducation.




Les taux de scolarisation des filles de 7 à 12 ans sont comparables aux autres communes du royaume : 98,3% dans les arrondissements, 97,4% dans les municipalités et 90% dans les communes rurales. Seules 15 communes rurales au sein de ces deux régions ont un taux de scolarisation des filles inférieur à 80% ; c’est la commune rurale de Bouqachmir dans la province de Khémisset qui, avec 71%, affiche le plus faible taux. La progression du taux de scolarisation des filles est fortement corrélée à la baisse de la fécondité.


Éducation secondaire ou supérieure, âge plus tardif au mariage et surtout diminution de la fécondité ouvrent normalement la possibilité d’accéder au marché de l’emploi et ainsi à une participation accrue à la vie économique en dehors de la sphère domestique. L’accès à des revenus monétaires directs sans passer par une autorité familiale est considéré comme le véritable indicateur d’autonomie des femmes. Or, les tendances nationales de 2004 à 2014 sont assez complexes.
Le taux de scolarisation, le pourcentage de diplômées universitaires ont progressé, ce qui indique un accès grandissant à l’éducation formelle et à un investissement des familles pour permettre aux filles d’accéder à des compétences en vue d’une autonomie économique. Cependant, ce processus amène aussi à une mise en invisibilité du travail des femmes qui sont rapidement cantonnées dans la sphère domestique par les recenseurs, qui déploient un idéal type d’emploi selon les standards internationaux, soit une participation directe à des activités marchandes.
Ainsi, il faut souligner plusieurs différences entre le recensement de 2004 et celui de 2014. Premièrement, en 2004, les recenseurs prenaient en compte le travail des enfants à partir de l’âge de 7 ans, alors qu’en 2014, les actifs sont recensés uniquement à partir de l’âge de 15 ans. Le phénomène a certes fortement baissé, seuls 1,5% des enfants de 7 à 15 ans travaillaient en 2014 (62 000 enfants dont 39,9% de filles), mais il existe toujours de manière résiduelle sans apparaître dans le recensement.
Ensuite, il semble important de s’interroger sur la déclaration d’activité. En effet, dans certaines communes rurales, le nombre de femmes actives a fortement baissé entre 2004 et 2014. Ainsi, deux communes rurales limitrophes, Khouzama et Siroua, sises dans la province de Ouarzazate, connues pour leur production de tapis, ont vu le nombre de femmes actives évoluer différemment : la commune de Khouzama qui a le deuxième plus fort taux d’activité féminin du royaume en 2014 (70%) est passée de 2 170 femmes actives à 2 150 en 10 ans, conservant le même nombre de femmes déclarées comme indépendantes et comme femmes aides familiales. En revanche, la commune de Siroua est passée de 2 215 femmes actives à 1 217, (soit 998 femmes désormais recensées comme inactives), dont 60% sont considérées comme indépendantes et 40% comme aides familiales. Ces divergences interrogent donc sur les choix opérés lors du recensement de 2014 pour classer les femmes entre indépendantes, aides familiales et actives.
Par conséquent, à l’échelle nationale, le taux d’activité a diminué et le nombre de femmes actives est passé de 2,65 millions à 2,51 millions amenant à un resserrement de la mesure de l’activité autour du salariat qui couvre désormais 71% des emplois féminins et tout particulièrement le salariat privé avec 57,3% des emplois. 1,4 million de femmes sont désormais salariées dans le privé contre 823 000 en 2004. De même, les salariées dans le public sont passées de 257 000 à 350 000. Il faut aussi noter que les femmes employeurs ont été multipliées par trois, atteignant 50 000 femmes. Par conséquent, l’accès aux emplois de qualité s’est amélioré pour les femmes marocaines.
En revanche, le nombre de femmes indépendantes stagne à 350 000 et surtout le nombre de femmes aides familiales a été divisé par deux. Se pose alors la question de savoir si cela traduit une véritable mise en retrait des femmes des activités économiques familiales ou au contraire, un biais statistique qui ignore la participation de ces dernières à de petites entreprises familiales du fait de leur non déclaration.
Cette situation peut aussi être expliquée par un changement d’horizon des femmes. Ces dernières, du fait d’un accès à l’éducation accrue, souhaitent désormais accéder à des emplois salariés de qualité. Or, malgré un accès plus important au salariat, le marché de l’emploi apparaît comme incapable de répondre aux attentes des femmes qui se déclarent désormais au chômage ; ainsi le taux de chômage de ces dernières s’est hissé à 29,6%.
Or, cette configuration amène de très importantes disparités spatiales entre les communes, car les emplois salariés privés restent massivement concentrés dans les zones économiques les plus dynamiques et notamment les centres métropolitains. En ce qui concerne les indicateurs de l’activité et du chômage, les arrondissements présentent un taux d’activité féminin plus élevé, 29,9% et un taux de chômage féminin de 26,4%. Au sein des municipalités, le taux d’activité chute de 10 points à 19% tandis que le taux de chômage progresse de 12 points à 38,6% ; enfin dans les communes rurales, le taux d’activité féminin baisse encore à 11,6% tandis que le taux de chômage s’établit à 35,2%.


Les communes rurales peuvent se caractériser par un très faible taux d’activité et un très faible taux de chômage : les femmes ayant renoncé à chercher un emploi salarié du fait de l’inexistence de ces derniers en milieu rural alors que dans certains arrondissements populaires des grandes métropoles et de nombreuses villes moyennes, de nombreuses femmes sont à la recherche active d’un emploi salarié même si ces derniers sont rares.
Dans les régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra, ces clivages sont encore plus forts du fait de la dynamique économique très forte des métropoles. Ainsi, les arrondissements et les municipalités ont des taux d’activité féminin plus élevés de 5 points (respectivement 34% et 24%), tandis que celui des communes rurales est légèrement plus faible (11,2%). Par ailleurs, les taux de chômage féminin sont plus faibles : 25,6% pour les arrondissements, 32,3% pour les municipalités et 33,3% pour les communes rurales. Ainsi, les communes disposant des plus forts taux d’activité, soit supérieurs à 40%, ont un taux de chômage féminin inférieur à la moyenne nationale de 13 points avec 16,1%. En revanche, le taux de chômage féminin dépasse 50% dans 40 communes qui ont un taux d’activité féminin moyen de 8,7%.




Au sein des deux régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra, les inégalités socio-territoriales sont donc particulièrement élevées malgré la relative proximité entre les communes. Agdal Ryad à Rabat présente ainsi une configuration exceptionnelle, avec un taux d’activité féminin de 47,4%, un chômage féminin très faible (11.1%), couplé à un taux d’éducation du supérieur de 39,3%, d’un ISF de 1,5 et d’un âge au mariage parmi les plus tardifs (30 ans), comparable aux standards des pays les plus avancés. Cette configuration se retrouve dans l’arrondissement de Rabat Souissi mais aussi dans la petite commune littorale d’Harhoura, de 15 361 habitants en 2014 qui abrite de nombreux cadres travaillant à Rabat. Ces deux communes ont un taux de diplômées du supérieur dépassant les 30%, contre 5,4% à l’échelle nationale. Cette singularité est à comprendre dans le cadre de découpages administratifs associés à des politiques d’aménagement, privilégiant les zones villas et les immeubles de standing favorisant une forte sélection sociale. Les autres arrondissements présentant des taux particulièrement élevés de diplômées du supérieur sont en fait beaucoup plus peuplés et aussi beaucoup plus mixtes socialement, comme Hassan à Rabat, ou Al Maarif, Anfa, Assoukhour Assawda à Casablanca qui dépassent les 15% de diplômées du supérieur.
Ces communes sont aussi celles qui disposent des taux d’activité féminin les plus élevés. Ils dépassent les 40% uniquement dans sept communes : les arrondissements de Rabat (Agdal Ryad, Souissi, Hassan) avec la commune de Touarga liée au Palais royal et deux arrondissements de Casablanca (El Maarif, Anfa), auxquels s’ajoute la commune d’Harhoura, présentée précédemment. En revanche, les plus faibles taux d’activité féminin se trouvent dans des communes rurales, dont 26 ont un taux inférieur à 5%. Au sein de ces communes, seules 0,6% des femmes sont diplômées du supérieur. Cependant, leur fécondité fluctue entre 1,9 et 4,2, de même le taux de scolarisation des filles de 7 à 12 ans varie entre 71% et 95,6%, attestant de situations familiales et scolaires très différentes. Quelques communes présentent un cumul d’indicateurs attestant de leur maintien dans une dynamique très peu favorable aux femmes comme Bni Yagrine dans la province de Settat, où seules 36 femmes sur 6 178 sont déclarées comme actives ; aucune n’est diplômée du supérieur, seules 2,1% ont poursuivi des études secondaires, tandis que seulement 75,2% des filles sont scolarisées, l’indice synthétique de fécondité restant particulièrement élevé avec 3,2 enfants par femmes.
Malgré un cadre réglementaire qui renforce l’autonomie des femmes, il apparaît que le Maroc a été marqué par une phase complexe de régression durant la dernière décennie. Avancée de l’âge au mariage des femmes, recul du taux d’activité féminin et augmentation du taux de chômage des femmes apparaissent comme divergentes du cadre juridique et des efforts de promotion des femmes. Cependant, les phénomènes sont plus complexes : les femmes ont bénéficié d’un accès plus important à l’emploi salarié, à la création d’entreprises grâce à un niveau d’éducation plus élevé amenant à un changement d’horizon économique. Or, seuls quelques quartiers des grandes métropoles concentrent les opportunités pour les femmes amenant à une polarisation croissante du territoire marocain et des inégalités grandissantes entre ces métropoles et le reste du territoire.
]]>A partir des bases de données de Tafra, Nato Tardieu et David Goeury s’interrogent sur l’existence ou non d’une corrélation entre langue locale et comportement électoral et croisent, pour y répondre, les données du recensement de 2014 avec les résultats électoraux des communales de 2015.
Du fait de la territorialité des langues, chacune sera traitée séparément. Après avoir traité des langues amazighes, dans ce quatrième papier, ils s’intéressent au hassania.
Avec 320 000 locuteurs, le hassania diverge des autres langues locales. Contrairement aux langues amazighes étudiées précédemment, il fait partie de la famille des langues arabes, étant plus proche de l’arabe classique que la darija. Bien qu’il soit numériquement la moins utilisée des langues locales au sein du Royaume, il a une forte dimension internationale. En effet, le hassania est la langue maternelle de 89% des Mauritaniens et s’étend sur une partie de l’Algérie, du Mali et du Sénégal car parlé par des populations sahariennes nomades.
Au Maroc, ses locuteurs sont concentrés au sein de trois régions : Laâyoune – Sakia El Hamra (149 243 locuteurs soit 41%), Guelmim – Oued Noun (98 960 locuteurs soit 32%) et Dakhla – Oued Ed Dahab (34 499 locuteurs soit 11%). Du fait des dynamiques migratoires et de la forte attractivité économique des grandes villes, le hassania est désormais minoritaire dans toutes ces régions, à l’exception de la province d’Assa – Zag, où elle reste majoritaire. La ville d’Assa est également la seule commune du royaume où le hassania est parlé par la majorité de la population (58%). Cependant, le hassania est la langue locale la plus urbanisée du Maroc : 75% de ses locuteurs vivent en ville.
En 2014, Laâyoune est la première ville hassanie du royaume, avec plus 100 000 locuteurs sur 217 000 habitants. Elle concentre 31% de tous les locuteurs du royaume. Avec Guelmim (31 000 locuteurs sur 118 000 habitants) et Dakhla (20 458 locuteurs sur 106 000 habitants), les trois capitales régionales abritent 50% des locuteurs du Maroc. Si l’on y ajoute les 5 chefs-lieux de province, Tan-Tan, Es-Semara, Boujdour, Assa et Tarfaya, ce sont alors 70% des locuteurs du royaume.



Les locuteurs hassanis sont en revanche très peu nombreux dans les autres grandes villes marocaines : Agadir n’en compte que 4 000 ; ils sont à peine 2 000 à Casablanca et un peu plus de 1 500 à Rabat.
En 2014, 510 communes n’avaient aucun locuteur en hassania, le Haut-Commissariat au Plan considérait que cette langue était absente de 34 provinces.
Seule la région de Laâyoune – Sakia El Hamra compte une majorité de communes avec un taux de locuteurs hassanis supérieur à 50% (11 communes sur 20) ; un tiers des communes pour la région de Guelmim – Oued Noun (17 communes sur 53) et un cinquième de celle de Dakhla – Oued Ed Dahab (3 communes sur 14).


Selon le recensement (RGPH 2014), seules 50 communes ont un taux de hassaniophones supérieur à 10%. Parmi elles, 31 ont une majorité de locuteurs en hassania, seules 16 ont plus de 90% de leur population qui parlent hassania.


Cependant, les trois régions sont marquées par des hiatus très importants entre le recensement de la population en 2014 et les élections communales de 2015 : 16 communes comptent plus de votants que d’habitants, tandis que 9 affichent moins de 20% de votants sur l’ensemble des habitants. En effet, plusieurs communes se trouvent au-delà du mur de sable et ne sont donc pas habitées : Mijik, Zoug, et Aghouinite, auxquelles il faut ajouter Lagouira. D’autres, comme Tifirati, le sont très faiblement. A cela s’ajoutent de nombreuses petites communes périphériques des grandes agglomérations, qui souffrent d’un manque d’infrastructures ou d’opportunités économiques, mais où sont toujours inscrites les familles originaires.

Par conséquent, les chefs-lieux ont une très faible part de votants par rapport à leur population, la plus faible étant la ville de Dakhla (15%) qui abrite par ailleurs le siège de la province d’Aousserd et l’essentiel de la population civile de la région ; mais aussi Laâyoune, Guelmim, Es-Semara (21%) et Tan-Tan (25%). En outre, de nombreuses communes côtières sont investies par des pêcheurs saisonniers, originaires de régions différentes et ne participant pas aux élections locales. De même, les communes proches de la frontière contiennent de nombreuses casernes peuplées de militaires non votants, comme Zag, Al Mhabass, Bir Anzarane ou Gueltat Zemour. Par conséquent, on y dénombre peu de votants par rapport à leur population légale, qui est marquée par une forte masculinisation et très peu d’enfants. Au final, les locuteurs hassanis apparaissent les plus mobilisés lors des élections, autour de grandes familles issues des grandes tribus comme les Rguibat dans la région de Laâyoune ou les Oulad Dlim pour celle de Dakhla.
Au sein de 62 communes, l’Istiqlal arrive le plus souvent en tête lors des élections communales de 2015 (25 fois), suivi par le RNI (10), l’USFP (8), le MP (6) et le PAM (5) et enfin le PJD, le PA et le PRD (1 seule fois chacun).




Avec 68 126 voix sur 203 061 votes valides, l’Istiqlal rassemble le plus de suffrages (34%), suivi par le RNI (15%), l’USFP et le PJD (10%), le PAM (9%), le MP (7%), l’UC (4%), le PRV (1%) et le PA (1%). Le vote hassani pénalise donc les deux grands partis politiques du pays qui enregistrent des scores bien inférieurs à leur moyenne nationale : moins 11 points pour le PJD, moins 10 points pour le PAM malgré des velléités d’implantation très fortes. Le vote hassani privilégie sans conteste l’Istiqlal (+20 points) et dans une moindre mesure l’USFP et le RNI (+3 points chacun). Cette polarisation du vote s’explique principalement par l’importance de grandes familles politiques qui sont en compétition.
Dans la région de Guelmim – Oued-Noun, les communes majoritairement hassaniophones participent au maintien du fief de l’USFP, autour des Aït Oussa, tandis que le RNI est porté depuis Laqsabi Tagoust par le clan Bouaida qui a basé sa fortune sur les minoteries et les hydrocarbures avec le groupe Petrom. Cependant, la ville de Guelmim est sous l’autorité de l’USFP grâce aux frères Belfqih issus des Aït Baâmrane. Aux élections régionales, la vaste coalition mobilisée par le RNI a permis l’élection d’Abderrahim Bouaida à la présidence du conseil régional, grâce à une courte majorité au sein du conseil (20 élus contre 19). Reste que cette coalition s’est disloqueée avec le départ de trois de ses conseillers vers le groupe d’opposition, en mars 2017, amenant à un blocage du conseil régional.
En revanche, la région de Laâyoune- Sakia El-Hamra, hautement symbolique, est contrôlée par l’Istiqlal qui préside 55% des communes, dont les villes de Laâyoune et de Boujdour, et qui s’est ainsi octroyée la présidence de la région (20 sièges sur 39). Cette domination est incarnée par le clan des Ould Rachid. Ainsi, Haj Brahim Ould Rachid est le cheikh de la grande tribu Rguibat. Son frère, Khalihenna Ould Errachid, qui a défendu la marocanité du Sahara dès 1974, a été ministre des affaires sahariennes, député de Laâyoune, puis président du Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes. Son autre frère, Moulay Haj Hamdi Ould Errachid, est député et président de commune de Laâyoune jusqu’à aujourd’hui.
Depuis 2015, la jeune génération prend progressivement la relève. Ainsi le fils d’Haj Brahim, Hamdi Brahim est élu président du conseil régional en 2015, tandis que le fils de Moulay Haj Hamdi, Sidi Mohammed est le 1er vice-président de la commune de Laâyoune et élu à la Chambre des conseillers, la même année. Leur prestige politique s’appuie sur un réseau d’entreprises familiales dans les secteurs du sable, des hydrocarbures, de l’immobilier et de la pêche. Moulay Haj Hamdi et son fils siègent à la Chambre de commerce et d’industrie et de services, présidée par un de leurs proches, Khalil Ould Rachid depuis 2015. La puissance de leurs réseaux économiques au Sud est telle qu’ils ont réussi à prendre les deux sièges à la Chambre des conseillers dédiés à la CGEM Sud (Souss-Massa, Guelmim – Oued Noun, Laâyoune – Sakia El Hamra et Dakhla – Oued Eddahab) en faisant élire Mohamed Salem et Moulay Brahim Cherif, qui ont immédiatement rejoint les rangs de l’Istiqlal aux dépens de la CGEM. De même, au sein de l’Istiqlal, ils jouent un rôle prépondérant, obtenant ainsi la direction de l’UGTM (syndicat attaché à l’Istiqlal) pour le gendre de Haj Brahim, Enaâm Mayara, également membre du conseil régional de Laâyoune.
D’autres grandes familles tentent de rivaliser avec le clan Ould Rachid. La famille Derham, dont le père fut un des fondateurs de l’UNFP, a déployé ses réseaux sur Laâyoune mais aussi à Dakhla, notamment en disposant d’importantes ressources financières grâce à leur groupe spécialisé dans les hydrocarbures, sous la marque Atlas. Sous les couleurs de l’USFP, le fils Hassan a été élu député en 2007, tandis que son frère Slimane se faisait lui aussi élire député à Dakhla, la même année. Bien que président de la municipalité de El Marsa (province de Laâyoune) depuis 2009, Hassan a été élu en 2011 à Dakhla, tandis que sa sœur Rkia Derham était élue sur la liste nationale des jeunes et des femmes.
Mais ils vont être progressivement évincés de Laâyoune, puis de Dakhla par le clan des El Joumani, héritiers du célèbre Khatri Ould Sidi Saïd El Joumani, proche de Hassan II. Ainsi, sous l’étiquette MP, Sidi Sloh El Joumani a battu Slimane Derham pour la présidence de la commune de Dakhla en 2015, tout en se faisant élire à la Chambre des conseillers. Sidi Mokhtar El Joumani est quant à lui élu président à la Chambre des conseillers pour la région de Dakhla, à travers la Chambre des pêches maritimes de l’Atlantique Sud qu’il préside. Ce, avec le soutien de trois autres membres de la famille El Joumani, dont Sidi Sloh, eux-mêmes élus à la Chambre, toujours sous l’étiquette MP.
A Laâyoune, en 2016, c’est Sidi Mohammed El Joumani qui se fait élire sous l’étiquette PAM, après avoir été élu député de la circonscription d’Es-Semara sous l’étiquette RNI en 2011. La famille El Joumani dispose par ailleurs d’importants relais à Rabat, en la personne de Sidi Brahim El Joumani, député sous l’étiquette PAM depuis 2011, dans la circonscription Rabat-Chellah. Le clan Derham reste cependant présent à l’échelle nationale avec Rkia Derham, secrétaire d’État chargée du commerce extérieur depuis 2017. Elle a ainsi rejoint au gouvernement, l’autre jeune figure féminine du Sud, Mbarka Bouaida, secrétaire d’État chargée de la pêche maritime.
Si les locuteurs hassanis sont extrêmement minoritaires, ils occupent une place de premier plan, du fait de l’importance des territoires sahariens depuis 1975. La politique locale s’est articulée autour de logiques de réseaux dynastiques, héritées de la Marche verte. Les figures qui ont soutenu la marocanité du Sahara ont ainsi établi des empires économiques et politiques, avec l’appui de la monarchie et de l’administration centrale. La faible densité de population et la particularité du peuplement ont alors exacerbé les rivalités entre notables, faisant de chaque vote un enjeu convoité. Ces derniers ont su maintenir leur influence, en misant sur plusieurs générations de figures politiques : aux pères fondateurs de l’avant-Marche verte ont succédé les fratries ; depuis quelques années, les familles élargies, permettant ainsi de faire émerger de nouvelles figures à même de renouveler le leadership familial. Ils ont ainsi résisté aux pressions du PAM qui avait pourtant fait des provinces sahariennes un de ses objectifs prioritaires en 2009 : le parti avait ainsi soutenu Mohamed Cheikh Biadillah, natif d’Es-Semara, ministre de la Santé, ancien wali, pour disposer d’un secrétaire général saharien, et ainsi briguer la présidence de la Chambre des conseillers, un peu moins d’un an après la création du parti.
Cependant, un basculement apparaît. L’installation croissante d’habitants issus d’autres régions du royaume, amène à marginaliser numériquement les réseaux hassanis. Les grandes familles se doivent d’entretenir une clientèle beaucoup plus large, en intégrant les nouveaux-venus dans leurs réseaux, notamment via les chambres professionnelles. Or, cette politique semble difficile à maintenir dans la durée. Le PJD, bien que très peu présent à l’échelle locale, a remporté deux sièges de député à Laâyoune et à Dakhla dès 2011, et les a conservés en 2016. A terme, les familles hassanies risquent de se retrouver tiraillées par le jeu des inscriptions électorales, entre tenir les petites communes peu peuplées ou concentrer leurs forces dans les deux métropoles régionales.
]]>A partir des bases de données de Tafra, Nato Tardieu et David Goeury s’interrogent sur l’existence ou non d’une corrélation entre langue locale et comportement électoral et croisent, pour y répondre, les données du recensement de 2014 avec les résultats électoraux des communales de 2015.
Du fait de la territorialité des langues, chacune sera traitée séparément. Dans ce papier, ils s’intéressent au tarifit.
Le tarifit est parlé par plus d’1,36 million de locuteurs à travers le pays, soit 4% de la population. C’est la langue amazighe la moins pratiquée au Maroc, deux fois moins que le tamazight et presque quatre fois moins que le tachelhit. Contrairement aux autres amazighophones, les locuteurs tarifit sont majoritairement présents dans les zones urbaines (57% contre 49% pour les tachelhitophones et 39% pour les tamazightophones).



Cependant, le tarifit reste très concentré dans ses régions d’origine. Ainsi, 89% des locuteurs se répartissent entre la région de l’Oriental (62%) et de Tanger-Tétouan- Al Hoceima (27%). Au sein de ces deux régions, trois provinces : Nador, Al Hoceima et Driouch ont une majorité de tarifitophones, respectivement 63.6%, 77.9%, 92.5% et abritent de fait les deux tiers de tous les tarifitophones du royaume. Exception faite de Tanger qui est la deuxième ville tarifitophone du royaume après Nador avec 52 318 locuteurs, le tarifit est très minoritaire dans les grandes villes marocaines. Ainsi, à Oujda, autre capitale régionale, moins de 5% de la population parlent Tarifit, soit 21 968 personnes. Aucune région ne présente une majorité de tarifitophones.
Ces derniers représentent 36,5% de la population de l’Oriental, 10,4% de celle de Tanger – Tétouan – Al Hoceïma et 2,4% de celle de Fès – Meknès. Ensuite, les effets de distance amènent à une très faible présence du tarifit : moins de 1% des Rbatis, soit 4 431 personnes parlent tarifit, 0,3% des Casablancais (8 000 personnes), 0,2% des Marrakchis (1 300 personnes). Dans les autres villes plus au sud, le tarifit n’est parlé que par quelques centaines d’individus.
Au final, seules 215 des 1538 communes marocaines ont un taux de tarifitophones supérieur à 1%. Ce nombre descend à 89 à pour les communes où ils sont majoritaires et à 60, pour celles qui en comptent plus de 90%, formant un bloc très compact autour du Rif historique.
Dans les 89 communes où les tarifitophones sont majoritaires aux élections communales de 2015, 292 532 votes valides ont été comptabilisés, ce qui représente 58,7% des inscrits. Dans ces communes, le PAM est le parti qui est arrivé le plus souvent en tête (40 fois), suivi par l’Istiqlal (14), le MP (13), le RNI (10), le PJD et l’AHD (4 chacun) et enfin du PPS et de l’USFP (2 chacun).





Le PAM a recueilli 29% des suffrages exprimés avec 85 218 voix sur 292 532, suivi du MP (14%), du PI et RNI (12%), du PJD (10%), de l’USFP (7%), de l’AHD et du PPS (5%) et du PRV (2%). Au total, ces 9 partis ont concentré 96% des votes valides dans ce secteur. Le vote tarifit pénalise donc le PJD qui enregistre un score bien inférieur à sa moyenne nationale (-11 points) et dans une moindre mesure la Koutla (soit l’Istiqlal, l’USFP et le PPS). Le RNI et l’AHD gardent leur score national. A contrario, le PAM est celui qui mobilise le plus (+11 points) du fait de sa présence dans la province d’Al Hoceïma, mais aussi de Driouch et dans certaines communes des provinces de Taza ou de Taourit, comme Aknoul ou Tancherfi. Cependant, la situation est plus complexe dans la province de Nador où il est devancé par le MP qui réalise un score supérieur à sa moyenne nationale (+5 points). Ces différences d’ancrage politique amènent à des trajectoires différentes des deux régions où se concentrent les tarifitophones.
Dans la région de Tanger – Tétouan – Al Hoceïma, le vote tarifit d’Al Hoceïma a été essentiel pour contrebalancer le vote PJD qui domine les grandes villes : Tanger, Tétouan, Chefchaouen, Ouezzane et Fnideq. En effet, suite au découpage régional de 2012, le rattachement de la province d’Al Hoceïma au sein de la nouvelle région a fortement profité au PAM. Cette province est un de ses principaux fiefs électoraux où il préside 64% des communes, recueillant plus de la moitié des suffrages valides derrière la figure d’Ilyas El Omari, originaire de la province et secrétaire général du PAM de janvier 2016 à mai 2018. Le parti s’est imposé progressivement depuis 2009 jusqu’à établir une domination réelle du champ politique. Avec le soutien du MP et du RNI (pourtant dans la majorité gouvernementale de 2015 aux côtés du PJD), la province d’Al Hoceima a permis l’élection d’Ilyas El Omari à la présidence de la région. Par conséquent, même minoritaires, à peine 10% de la population, les tarifitophones ont joué un rôle clé.




Dans la région de l’Oriental, si le PAM a aussi obtenu la présidence de la région grâce à Abdenbi Bioui, la situation des communes tarifitophones est plus complexe. Le PAM est arrivé en tête dans la province de Driouch mais il est devancé par le MP dans celle de Nador et suivi par le RNI, du fait de l’influence de Mustapha Mansouri, ancien ministre et ancien président de la chambre des représentants (2007-2010), élu député depuis 2002. Par ailleurs à Driouch, il doit compter avec le député MP, Mohamed Fadili, qui compte parmi les ténors de son parti (il arrive en tête aux élections législatives de 2016). Par conséquent, pour détenir la présidence de région, le PAM a dû s’appuyer sur les autres partis d’opposition en 2015 (PI, USFP, UC, Al Ahd), face à Abdelkader Salama, originaire de Nador, élu à la chambre des conseillers pour le RNI.




Ainsi, le vote tarifit, malgré une emprise
territoriale moins importante que les autres langues amazighes, joue un rôle
important. En effet, sa dimension très symbolique a favorisé l’ascension de
figures politiques à l’échelle nationale dont récemment Ilyas El Omari pour le
PAM, mais aussi Mustapha Mansouri pour le RNI. Cependant, il faut souligner que
ce vote majoritaire pour des partis administratifs a aussi été concomitant d’un
vaste mouvement de contestation dans l’agglomération d’Al Hoceima, qui liait
revendications sociales mais aussi culturelles, de reconnaissance d’une
identité spécifique qui ne se retrouve pas dans le découpage régional actuel.
A partir des bases de données de Tafra, Nato Tardieu et David Goeury s’interrogent sur l’existence ou non d’une corrélation entre langue locale et comportement électoral et croisent, pour y répondre, les données du recensement de 2014 avec les résultats électoraux des communales de 2015.
Du fait de la territorialité des langues, chacune sera traitée séparément. Dans ce premier papier, ils s’intéressent au tachelhit.
Avec 4,7 millions de locuteurs soit 14% de la population du Maroc, le tachelhit est la langue amazighe la plus parlée du Royaume, devant le tamazight et le tarifit. Ses locuteurs représentent plus de la moitié des 8,8 millions d’amazighophones.
C’est également la langue amazighe qui connaît la plus grande extension géographique dans le pays. Ses locuteurs sont présents dans 1512 des 1538 communes que compte le royaume. Cette répartition est notamment le fait d’une importante diaspora de petits commerçants qui se sont installés dans tout le pays mais aussi d’ouvriers à la recherche d’opportunités d’emploi.

Cinq régions marocaines ont un taux de locuteurs tachelhit supérieur à la moyenne nationale : Souss-Massa, Guelmim–Oued Noun, Marrakech–Safi et Drâa–Tafilalet et Dakhla–Oued Ed Dahab. Elles concentrent 79% des locuteurs. Cependant, seulement deux d’entre elles ont une majorité de tachelhitophones : Souss–Massa avec 66% de sa population (1 765 417 locuteurs) et Guelmim–Oued Noun avec 50% (218 650 locuteurs). Ce taux descend à 26% pour Marrakech–Safi (1 185 846 locuteurs), 22% pour Drâa–Tafilalet (359 936 locuteurs) et 18% dans le Dakhla– Oued Ed Dahab (25 198 locuteurs).


A l’image de la forte concentration de locuteurs tachelhitophones à Dakhla, le tachelhit est parlé de façon significative par de nombreux habitants, dans des communes marocaines hors de la zone dont la langue est historiquement originaire. Avec 49% de ses locuteurs qui vivent en ville, le tachelhit s’est fortement urbanisé. Ainsi, 10% des Casablancais parlent tachelhit, soit plus de 334 000 personnes. Casablanca est donc la première ville tachelhit du Maroc, devant Agadir (222 000 locuteurs). De même, 9,2% des Rbatis parlent Tachelhit soit plus de 52 000 personnes, ou encore 4% des Tangérois et des Oujdis. On note enfin des cas singuliers de communes très excentrées comme le village de pêcheurs d’Imlili, au Sud de Dakhla (60% de locuteurs) ou la commune rurale de Moulay Ahmed Cherif, à 60 km à l’ouest de la ville d’Al Hoceïma (54% de locuteurs). Ces situations rappellent les migrations historiques qui se sont succédé sur la longue durée et surtout l’exode rural massif entamé au 20e siècle vers les métropoles économiques.
303 communes ont plus de 50% de leur population parlant tachelhit. Nous nous intéresserons ici aux 301 communes qui forment un bloc autour de l’oued Souss, massivement arabophone. 145 d’entre elles sont dans la région de Souss-Massa, qui constitue le cœur du pays chleuh, les provinces de Taroudant (66 sur 89), Tiznit (24 sur 25), Chtouka-Aït Baha (21 sur 23), Tata (17 sur 20), Agadir (13 sur 13) et Inezgane-Aït Melloul (4 sur 6). S’adjoignent à celles-ci, au sud, les communes de la province de Sidi Ifni (18 sur 19) et de Guelmim (10 sur 20) ; à l’est, celles de Ouarzazate (15 sur 17) et de Zagora (9 sur 25) ; au Nord, celles d’Essaouira (28 sur 57), de Chichaoua (26 sur 35), d’Al Haouz (37 sur 40) et d’Azilal (13 sur 44). Parmi ces communes, 255 ont un taux de tachelhitophones supérieur à 90% attestant d’un monopole linguistique.



Dans cette zone où le tachelhit est langue majoritaire, voire quasi-exclusive, le PAM est le parti qui est arrivé le plus souvent en tête lors des élections de 2015 (72 fois), suivi par le RNI (64), le PI (52), l’USFP (36), le PJD (26), le MP (24), le PPS et l’UC (13).
Cependant, il est intéressant d’observer des territorialités partisanes fortes. Ainsi, l’USFP domine les provinces de Sidi Ifni et de Guelmim, du fait de l’influence des frères Mohamed et Abdelwahab Belfkih. La province de Tiznit et la préfecture d’Agadir sont, elles, sous l’autorité du RNI, du fait de l’influence d’Aziz Akhenouch tandis que la province de Taroudant a soutenu l’Istiqlal, avec la figure d’Abdessamad Kayouh. Le PAM contrôle Chtouka-Aït Baha, Al Haouz et Chichaoua, enfin le MP celle de Ouarzazate, autour de la figure de Saïd Ameskane. Au sein de ces blocs territoriaux, le PJD s’affirme principalement dans les communes urbaines (9). Il contrôle tout particulièrement l’agglomération d’Agadir, Dcheira El Jahadia, Inezgane, Aït Melloul avec plus de 50% des suffrages, ainsi que Drargua avec 40% des votes valides. Par ailleurs, il est en tête à Tiznit, mais aussi dans les petites municipalités d’Akka ou de Fam El Hisn de la province de Tata.



Par conséquent, sur les 303 communes majoritairement tachelhitophones, c’est le PJD qui remporte le plus grand nombre de suffrages, 203 138 sur 967 944 soit 22%, suivi par le PAM (20%), le RNI (15,5%), le PI (15,2%), l’USFP (9,5%), le PPS (7%) et le MP (6,7%). Le vote tachelhit ne pénalise aucunement le PJD qui enregistre des résultats légèrement supérieurs à sa moyenne nationale, tout comme le PAM ou le PI. Les partis qui sous-performent sont deux partis administratifs : l’UC et le MP, au profit du RNI (+3,5 points) et de l’USFP (+1,9 point) et dans une moindre mesure du PPS (+1,3 point).
Le vote Tachelhit diffère peu du vote national : un vote urbain massivement en faveur du PJD, qui recueille 93 802 suffrages sur 241 676 et un vote rural, par blocs territorialisés autour de grandes figures de notables.
Ensuite, il est intéressant de souligner la capacité de projection des réseaux politiques tachelhit entre la région du Souss et les grandes métropoles du royaume, et tout particulièrement à Casablanca. Ainsi, Mohammed Sajid de l’Union constitutionnelle fut à la fois député de Taroudant de 2002 à 2011 et président de la commune de Casablanca de 2003 à 2015. Plus récemment, Amina Maelaïnine, élue membre du conseil municipal de Tiznit en 2009 pour le PJD, puis députée sur la liste nationale en 2011, a été élue en 2016 dans la circonscription casablancaise de Hay Hassani. Enfin, Saâdeddine El Othmani fut d’abord élu dans sa ville natale d’Inezgane, de 1997 à 2011, avant de conquérir la circonscription de Mohammedia.
]]>Le destin de la ville de Jerada est étroitement lié à l’exploitation d’un important filon d’anthracite depuis 1927 et à la société de Charbonnage du Maroc (CDM). Le développement de l’activité minière a assuré le développement de la ville. Cependant, la décision de la fermeture de la mine en 1998 et l’arrêt définitif de l’activité le 17 juillet 2000 amènent à un effondrement de l’activité économique, avec plus de 5500 salariés remerciés.
A ce jour aucune alternative n’a permis de compenser la fermeture de la mine. La population de la ville s’est effondrée en perdant plus de 25% de ses habitants, passant de59 294 individus en 1994 à 43 916 en 2004 alors que la population du Maroc augmente au même moment de 14%. La ville poursuit sa tendance baissière perdant encore 1% de sa population entre 2004 et 2014, passant à 43 506 habitants alors que la population urbaine du Maroc progresse de 24%. De même, la population active s’effondre et se stabilise autour de 13 000 personnes en 2004 alors que de 2004 à 2014, la population active marocaine a progressé de 23%. Jerada, a un taux d’activité inférieur de sept points à la moyenne des villes marocaines (67% pour les hommes et 17% pour les femmes) tout en ayant un taux de chômage deux fois plus élevé, 37% en 2014 contre 19% dans les autres villes marocaines, 30% pour les hommes et 67% pour les femmes. Seules six communes urbaines marocaines présentent des conditions d’emploi plus défavorables.


L’effondrement de l’activité minière a créé un cercle vicieux de réduction de toutes les autres activités économiques qui peut s’observer notamment dans le BTP par le marché du logement. En effet, Jerada a le deuxième plus faible taux de logement de moins de 10 ans des communes urbaines marocaines, soit 4% du parc immobilier contre 21% pour la moyenne des communes urbaines du Maroc, après Touissit, sise dans la même province (exception faite des communes singulières des mechouars liées au palais royaux). Jerada a aussi le 3e taux le plus faible de logement de 10 à 20 ans, 7% du parc, et finalement, le deuxième taux le plus élevé des logements de 20 à 50 ans, reliques de la forte croissance urbaine avant le ralentissement de l’activité minière à partir de 1992. Alors qu’au Maroc, 42% des logements ont moins de 20 ans en 2014, à Jerada cela ne concerne que 11% des logements. Ce qui atteste de la faible attractivité de la ville mais aussi des très faibles perspectives d’emploi dans le BTP. Parallèlement, les ménages sont propriétaires à 84%, contre 62% en moyenne dans les autres villes marocaines. C’est le 3e taux le plus élevé parmi les communes urbaines. En effet, les habitants ont bénéficié de la vente des logements appartenant à la CDM à un prix symbolique, lors de la liquidation de 2000 à 2003. Or, depuis, la ville attire très peu de salariés en dehors des fonctionnaires. Ce très fort taux de propriétaires amène aussi à un effet de trappe. Les ménages hésitent à quitter une ville où ils possèdent un logement sans réelle perspective de le vendre pour commencer une nouvelle vie dans une autre ville.


Pour autant, Jerada ne figure aucunement parmi les communes les moins développées du Maroc, son indicateur de développement local est bien supérieur à la moyenne nationale : 0,787 contre 0,6 apparaissant comme le septième meilleur de la région de l’Oriental. Elle ne figure pas non plus parmi les plus pauvres du Maroc en 2014 avec un indicateur de pauvreté multidimensionnelle (IPM) de 0,007 pour une moyenne nationale de 0,07. C’est la cinquième commune la moins marquée par la pauvreté de la région de l’Oriental. Cependant, ces chiffres relèvent fortement des acquis liés à la période minière et aux politiques d’équipements compensatoires qui ont suivi. Ainsi, en 2004, l’IPM était déjà faible, de 0,034 contre 0,05 pour les autres villes du royaume. Cependant, la stagnation de l’activité économique se traduit par un phénomène de déclassement, notamment du fait du maintien de l’indicateur de pauvreté monétaire qui était de 0,087 en 2004 contre 0,12 pour les autres villes du Maroc et qui passe seulement à 0,084 en 2014 alors qu’il est divisé par trois dans les autres villes marocaines. Désormais, Jerada figure parmi les 12% des communes urbaines où la pauvreté monétaire est la plus élevée tout en disposant de logements et d’infrastructures.






Ainsi, si les habitants ont des taux d’équipement plus élevés que la moyenne des autres villes marocaines pour le branchement à l’eau potable (97% contre 87%), à l’électricité (96% contre 94%), ou en salles de bain (68% contre 55%), ils ont peu accès aux nouveaux équipements domestiques comme Internet (13% contre 20%) ou l’ordinateur portable (20% contre 28%). Ainsi, Jerada fait désormais partie des 20% des villes avec les plus faibles taux d’équipement en ordinateur portable et en accès à Internet et surtout c’est le chef lieu de province où les ménages ont le plus faible taux d’équipement du Maroc en Internet et le deuxième plus faible en ordinateur portable. Cela traduit une certaine précarité des habitants (en dehors des ménages de fonctionnaires liés au statut de chef lieu de province).


La ville apparaît donc comme maintenue dans un niveau de vie faible sans réellement bénéficier d’opportunités économiques nouvelles depuis plus de vingt ans. Par conséquent, l’extraction illégale du charbon est devenue l’une des rares sources locales de revenus monétaires. Ainsi, les habitants de Jerada consomment très peu le charbon produit, seulement 1,1% des ménages l’utilise pour la cuisine, soit le même taux que la moyenne nationale. Les mineurs privilégient donc la commercialisation à l’autoconsommation. De plus, cette situation permet de comprendre les premières manifestations de 2017 qui dénonçaient la cherté de l’eau et de l’électricité, services historiquement fournis par la CDM mais aujourd’hui à la charge des ménages dont les revenus restent très modestes, sans perspective d’amélioration.
Les contextes spécifiques de la mine puis de l’après-mine ont amené à une série de séquences politiques intimement liées aux transformations économiques.
Dans une région dominée historiquement par l’Istiqlal depuis 1963, ce sont les syndicalistes très impliqués dans les grandes grèves, notamment celles de 1989 qui s’affirment électoralement à Jerada durant la transition démocratique. Lahcen El Ghali de la Confédération démocratique du travail (CDT) centrale syndicale de l’USFP, ancien prisonnier politique remporte les élections municipales et législatives de 1997 pour la circonscription de Jerada, précédemment détenue par l’Istiqlal. Il cumule alors les fonctions de président de commune et de député. Cependant, il est accusé d’avoir défendu les intérêts des seuls salariés de la CDM et de n’avoir négocié aucune alternative crédible : la ville perd 25% de ses habitants durant son mandat.
Dès lors, la faiblesse des opportunités d’emplois amène à l’émergence de figures plus contestataires qui agrègent les intérêts des laissés-pour-compte des accords de sortie de mine, soient les sous-traitants non-salariés et les jeunes diplômés chômeurs exclus des accords salariaux de 1998. L’USFP est donc particulièrement affaiblie et critiquée. Elle peine à s’entendre sur un candidat aux législatives de 2002 malgré la dimension hautement symbolique de la ville, et obtient moins de 5% des votes valides (1075 voix sur 22 194) [1] dans le cadre du nouveau scrutin de liste à l’échelle de la province.
L’électorat contestataire soutien Mokhtar Rachdi, diplômé chômeur, sous l’étiquette du Groupement socialiste unifié qui arrive en tête aux élections avec 4001 voix, soit 18% des votes valides devant le candidat istiqlalien. Il est réélu en 2007 sous la même étiquette PADS-CNI-PSU avec 3647 voix ; en revanche en 2011, il est élu sous les couleurs de l’USFP avec 3788 voix, le PSU ayant appelé au boycott des élections. [2]
Parallèlement, se constituent de nouvelles notabilités dans le cadre du développement de la nouvelle économie du charbon. A partir de 1998, des anciens salariés de la CDM obtiennent des permis de recherche, d’exploitation et de commercialisation du charbon. Ils organisent alors un nouveau circuit économique en faisant le lien entre les groupes de mineurs informels qui extraient illégalement l’anthracite et les acheteurs, principalement des administrations pour le chauffage des bâtiments publics ou l’ONEE pour ces centrales thermiques. Cette position leur assure une ascension sociale extrêmement rapide et leur permet de déployer de nouveaux réseaux politiques : ils deviennent les nouvelles figures de patronage entretenant une importante clientèle.
Ainsi en 2003, la présidence de la commune urbaine est prise parle fondateur de l’entreprise Daghou Charbo créée trois ans auparavant, Mohamed Daghou, qui choisit l’étiquette du parti Al Ahd. Il est réélu en 2009 sous l’étiquette PAM dont Al Ahd a été fondateur. En 2011, c’est au tour de Mbarka Toutou, militante PAM, largement soutenue par son frère Mustapha Toutou qui dirige les entreprises Best Charbon et la Société Minière Top de se présenter aux élections législatives.Elle remporte l’élection avec 7123 voix devant Mokhtar Rachdi. Elle mobilise au-delà de la commune de Jerada, dans l’ensemble de la province [3]. En 2015, elle ravit la présidence de la municipalité à Mohamed Daghou qui arrive pourtant en tête aux élections sous les couleurs de l’Istiqlal, le PAM ayant préféré investir Mbarka Toutou grâce à l’activisme de son frère [4]. Mbarka Toutou s’est alors alliée à El Bachir Amnoun Oubaha, tête de liste pour l’Union constitutionnelle et aussi propriétaire de Sorexmine qui devient le premier vice-président de la commune de Jerada.
Il est intéressant de souligner que le PAM ne recueille que 14% de son électorat dans la ville de Jerada, contre 29% pour l’Istiqlal et 25% pour le PJD. De même, l’USFP ne recueille plus que 5% de son électorat à Jerada. La commune urbaine de Jerada est marquée par un très faible taux de participation avec seulement 40% des inscrits, ce qui favorise les nouveaux réseaux de clientèle du fait du désengagement électoral des réseaux militants. Ce taux est le plus faible d’une province largement mobilisée (70% en moyenne), le 3e plus faible de la région de l’Oriental derrière Oujda, Berkane et Guercif. Jerada fait partie des 5% des communes les moins mobilisées par les élections municipales. Ainsi, la victoire du PAM aux élections régionales s’appuie surtout sur les communes plus rurales, tout comme l’USFP qui arrive en deuxième position.






En 2016, ce sont Mustapha Toutou avec 8358 voix et Yassine Daghou (le fils de Mohamed Daghou) avec 4525 voix qui sont élus députés [5]. La figure militante historique, Mokhtar Rachdi, ne recueille que 2678 voix. Il est donc largement battu malgré sa très forte activité au parlement, avec pas moins de 2139 questions écrites et orales adressées au gouvernement en cinq ans, principalement sur la situation socio-économique de Jerada, alors que Mbarka Toutou n’en avait posé que 13 sur la même période. Cette défaite est d’autant plus forte que le parti avait recueilli lors des élections régionales de 2015 plus de 6819 voix et s’était classé deuxième devant l’Istiqlal. Le PJD connaît aussi une forte ascension avec 4507 voix sur la liste locale. Yassine Daghou ne remporte son siège que de 18 voix alors que l’Istiqlal est en troisième position des votes pour la liste nationale derrière le PJD de 306 voix.
Il apparaît donc clairement que les réseaux de clientèle établis par les entrepreneurs du charbon, qualifiés localement de “Barons du charbon”, leurs permettent de mobiliser un électorat bien plus important que les réseaux contestataires, épuisés par l’absence de solution étatique pérenne. Cependant, ces mêmes notables sont aussi régulièrement mis en accusation par d’importantes manifestations, comme en décembre 2009 et en décembre 2017. Or, si en 2009, le motif était la baisse du prix d’achat du charbon extrait qui relevait donc directement des relations entre mineurs illégaux et revendeurs, en 2017, c’est le décès de deux frères dans une descenderie illégale qui provoque les manifestations, sur fond de tension sur les factures d’eau et d’électricité, soit une crise plus globale du pouvoir d’achat et du déclassement de la population.
Le mouvement Hirak de Jerada s’inscrit dans une dynamique contestataire très ancienne liée à la question de l’exploitation du charbon. Or, le désengagement de l’Etat a favorisé l’émergence de nouvelles notabilités qui ont progressivement pris le contrôle des instances élues aux dépens des militants contestataires. En effet, les « barons du charbon » fortement décriés par les militants de gauche apparaissent au final comme la seule alternative pour une population de plus en plus précaire. Car tout en s’enrichissant de façon spectaculaire, ils assurent des revenus monétaires non négligeables dans un contexte de déprise économique sans précédent. Ils organisent des réseaux de solidarité et de redistribution qui leur assurent une clientèle électorale.
Le mouvement Hirak de Jerada a souvent été comparé à celui d’Al Hoceima alors que les deux villes s’inscrivent dans des dynamiques historiques différentes. Cependant, les deux villes se retrouvent actuellement dans une même configuration : un chômage massif et des perspectives économiques très faibles. Ainsi, il est intéressant de noter que les deux villes partagent une même spécificité : l’un des âges au mariage les plus élevés des villes marocaines, respectivement 31,2 ans pour Jerada et 32,3 pour Al Hoceima contre 28,7 pour les autres villes marocaines. Avec Sidi Ifni, autre ville ayant été marquée par d’importants mouvements sociaux en 2008, ce sont les trois chefs lieux de province où les jeunes se marient le plus tard, sans doute un des principaux indicateurs de leurs faibles espoirs dans l’avenir.
[1] Association Tafra (2016) – Le Maroc vote. Les élections législatives en chiffres (1963-2011).
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Association Tafra (2017) – La responsabilité des élus dans le cadre de la régionalisation avancée.
[5] Ibid.
]]>Le géographe David Goeury tente ici de mettre en lumière les enjeux socio-économiques sous-jacents, par le recours à des cartes de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima. Il mobilise deux modes de représentation : la carte des communes selon leur superficie et un cartogramme de ces mêmes communes pondérées selon leur poids démographique.

En 2004, la région de Tanger – Tétouan – Al Hoceima présentait un taux de pauvreté parmi les plus élevés du Maroc (mesuré par l’Indice de pauvreté multidimensionnelle – IPM). La province d’Al Hoceima comme celle de Chefchaouen étaient marquées par un retard important dans le déploiement des infrastructures et un niveau de vie inférieur à la moyenne marocaine. Ainsi, en 2004, l’IPM moyen des communes d’Al Hoceima était de 22% contre 18,1% pour le reste du Maroc. Cependant, le séisme du 24 février 2004 a mis en avant la grande précarité qui touchait la province. Par conséquent, de très importants investissements ont été réalisés, à la fois dans les infrastructures, le logement mais aussi l’accès aux services de base comme la santé, notamment grâce à l’Initiative nationale pour le développement humain.

En 2014, l’indice de pauvreté multidimensionnelle a donc fortement baissé, les communes ont connu un réel rattrapage, ayant désormais un IPM moyen de 6% contre 7% pour le reste du Maroc. La ville d’Al Hoceima et les communes attenantes d’Imzouren et de Bni Bouayach, figurent parmi les 10% des communes les moins pauvres du Maroc avec un IPM de 0,6%.
Or, la baisse drastique de la pauvreté n’a pas permis une amélioration généralisée des conditions de vie socioéconomiques. Bien au contraire, la ville d’Al Hoceima et sa périphérie restent marquées par un très fort taux de chômage, qui dépasse les 21% et qui est largement supérieur à la moyenne régionale des communes, 12%.


La ville d’Al Hoceima reste à l’écart de la dynamique économique régionale liée à un des plus faibles taux d’emploi dans le secteur privé, qui ne dépasse pas les 42% alors qu’il est à plus de 50% dans les autres villes de la région. Ainsi, les investissements publics n’ont pas eu d’effet de levier sur les investissements productifs privés. Par conséquent, les habitants et tout particulièrement les jeunes se retrouvent sans horizon, sans pour autant vivre dans le dénuement.



La reconstruction de la ville permet aux ménages de disposer de logements neufs et l’habitat informel est très faible, moins de 3%. Enfin, la baisse des prix des produits de consommation et notamment de la téléphonie a permis un taux d’équipement des ménages élevés, ainsi 96% des ménages d’Al Hoceima disposent d’un téléphone portable contre 88% en moyenne pour la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima. De même, le taux d’équipement des ménages d’Al Hoceima est parmi les plus élevés en ce qui concerne la connexion à Internet (3e régional avec 34% des ménages) et les plus nombreux à posséder un ordinateur personnel (2e régional avec 40% des ménages).

Cependant, il faut souligner la persistance d’un déficit important d’accès aux services de santé en milieu rural dans des communes proches de la ville. Ce déploiement inachevé des services publics maintient un sentiment d’injustice territoriale par effet de solidarité avec les communes de montagne.
En 2011, la province d’Al Hoceima a été l’une des plus mobilisées lors du 20-Février, amenant à d’importants débordements attestant de la force des dynamiques contestataires. Ces manifestations de 2011 ont été prolongées par un taux de participation faible aux élections législatives de 2011, de 37% qui est le 12e plus faible du pays.
Le Parti Authenticité et Modernité (PAM), proche de la monarchie et fortement vilipendé par les manifestants, arrive tout de même en tête des élections avec 28% des 57 686 suffrages valides soit 16 484 voix devant l’Istiqlal (12 426 voix), le Mouvement populaire (9 613 voix) et l’USFP (5 584 voix).


Quatre ans plus tard, aux élections communales et régionales du 4 septembre 2015, le taux de participation progresse fortement avec un quasi doublement des suffrages valides (100 439) pour la province d’Al Hoceima par exemple, mais il est resté inférieur à 50% dans plusieurs communes de la région de Tanger – Tétouan – Al Hoceima, et tout particulièrement dans les plus grandes villes. Ainsi, dans la ville d’Al Hoceima, seulement 31% des inscrits ont participé aux élections contre 60% en moyenne dans les autres communes de la province, c’est le plus faible taux de participation de la province suivi par Imzouren, 44%. Ce taux de participation est aussi le 15e taux le plus faible de toutes les communes du Maroc et le 2e le plus faible de région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima.




Cependant, le Parti Authenticité et Modernité (PAM), proche de la monarchie arrive largement en tête dans 25 des 33 communes, dépassant en moyenne 46% des votes valides. Il obtient 23 présidences dont celles d’Al Hoceima et d’Imzouren. En effet, Ilyas El Omari qui est originaire de la province a mené une campagne électorale très intense en se présentant lui-même dans la commune rurale de Nekkour (8963 habitants en 2014) afin de briguer la présidence du conseil régional. Il a réussi à mobiliser 44 766 électeurs, multipliant par trois l’audience du parti, en s’appuyant avant tout sur des communes rurales où la participation est élevée et où le PAM peut dépasser 60% des suffrages valides. Le PAM contrôle alors le conseil provincial. De plus, grâce aux voix de la province d’Al Hoceima, il devance le PJD et obtient la présidence de la région de Tanger – Tétouan – Al Hoceima grâce au soutien des élus du MP et du RNI.[1]
Le 17 octobre 2015, la province bénéficie d’un très important programme de développement lancé par le roi Mohammed VI, Al-Hoceima, Manarat Al Moutawassit. 6,5 milliards de dirhams sont mobilisés pour doter la province et surtout la ville d’Al Hoceima de grands équipements à même de renforcer son attractivité.
En janvier 2016, les succès politiques d’Ilyas El Omari lui permettent de devenir le secrétaire général du PAM afin de préparer les élections législatives du 7 octobre 2016. Or, la participation baisse de 21% à l’échelle provinciale, le nombre de votes valides passant de 100 439 à 79 728 en 2016. Cependant, le PAM est proportionnellement moins affecté par cette dynamique, ne perdant que 8% de son électorat de 2015, ce qui lui permet d’obtenir plus de 52% des suffrages valides réalisant dans la province sa deuxième meilleure performance à l’échelle nationale. Par conséquent, le monopole électoral du PAM se fait dans un contexte d’abstention croissante.[2]
Le 28 octobre 2016, moins de trois semaines après, le poissonnier Mohcine Fikri meurt écrasé par le mécanisme de compactage d’un camion-benne à Al-Hoceima, alors qu’il manifestait contre la confiscation de sa marchandise – de l’espadon – qu’il avait sorti illégalement du port. La violence des images génère une vague d’indignation et de manifestations dans la nuit du 29 octobre. Ces manifestations se poursuivent pour devenir le “Hirak” afin de dénoncer les retards nombreux dans les projets d’infrastructures, notamment routières (l’axe Taza- Al Hoceima est toujours en travaux), mais aussi les dysfonctionnements du système hospitalier, l’absence d’université et finalement l’absence d’opportunités réelles pour les jeunes, condamnés soit à l’émigration ou aux activités informelles, voire clandestines et illégales.
Le 26 mars 2017, le mouvement gagne les communes d’Imzouren et de Bni Bouayach où des affrontements ont lieu avec les forces de l’ordre. Les tensions montent entre les manifestants et les autorités alors que le mouvement est abondamment relayé sur les réseaux sociaux via des médias locaux. La mobilisation des habitants se renforce tout au long du mois de mai malgré l’implication du gouvernement et la venue de nombreux ministres. L’arrestation de nombreuses figures charismatiques du mouvement et tout particulièrement de Nasser Zefzafi le 30 mai, suite à une interruption du prêche du vendredi 26 mai à la mosquée Mohammed V d’Al Hoceïma, n’essouffle pas le mouvement. Ce dernier acquiert un soutien croissant dans le reste du pays et une grande marche est organisée à Rabat en soutien au Hirak, le 11 juin. Seules les arrestations massives, surtout après les heurts du 20 juillet, amènent à un ralentissement des mobilisations.
En conclusion, le mouvement Hirak d’Al Hoceima s’inscrit dans des dynamiques sociales et politiques complexes. Premièrement, la réduction de la pauvreté et le déploiement des infrastructures n’ont pas permis une dynamique économique créatrice d’emplois. En revanche, elle a assuré un accès massif aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (portable, ordinateur et Internet). Ces dernières deviennent les relais principaux de l’expression politique permettant d’organiser de larges manifestations en 2011, 2016 et 2017 puis de diffuser à l’échelle nationale les revendications locales.
Or, par les réseaux sociaux, les citoyens s’émancipent des structures d’encadrement politiques classiques et tout particulièrement des représentants élus. Ainsi, il est possible d’observer que plus les citoyens sont connectés, plus le taux d’abstention aux élections est élevé. Par conséquent, même si un parti comme le PAM obtient un quasi-monopole politique suite aux élections de 2015 et de 2016, les élus disposent d’une légitimité de plus en plus faible car ils sont soutenus par un groupe restreint de citoyens.
Malgré les projets réalisés et les annonces de projets encore plus ambitieux, ces derniers apparaissent comme incapables de répondre aux attentes profondes des citoyens : l’accès à des emplois de qualité et des services publics efficaces. Les citoyens se mobilisent alors pour interpeller directement le gouvernement, accentuant le discrédit des élus locaux et des processus électoraux.
[1] Association TAFRA (2017) – La responsabilité des élus Dans le cadre de la régionalisation avancée. P. 30
[2] Ibid., p. 59
]]>Il apparaît en effet que malgré les appels du ministère de l’Intérieur à une uniformisation des pratiques, une très grande variété de stratégies de mise en œuvre de la loi de 2015 coexiste. En effet, les conseils régionaux ont pris la mesure des difficultés administratives à mettre en place des politiques publiques. Ici, nous souhaitons faire un point d’étape à mi-mandat pour permettre de mieux comprendre ce qui a été mis en place durant ces trois dernières années.
Quatre stratégies différentes ont été identifiées :
En premier lieu, nous devons nous interroger sur la question de la difficile mobilisation des AREP. Pourquoi le dispositif proposé par la loi de 2015 a-t-il autant de difficultés à se mettre en place ?
A ce jour, plusieurs AREP n’ont lancé aucun marché public comme celle de Guelmim Oued Noun, de Laayoune Séguia El Hamra. D’autres, si peu que leur impact reste extrêmement négligeable. L’AREP de Dakhla Oued Eddahab n’a lancé qu’un seul marché de fourniture de matériel. Celle de Casablanca Settat, dont l’activité n’a démarré qu’en juin 2018, n’a lancé que 3 marchés publics. Celle de Rabat Salé Kénitra est à peine plus active car si elle a lancé 20 marchés publics depuis août 2017, 13 d’entre eux ne concernent que l’aménagement de ses propres locaux ou la fourniture de matériels de bureau nécessaires à son fonctionnement. Ses premières opérations, liées au terrain, ont débuté le 17 octobre 2018. Celle de Sous Massa n’a lancé que 33 marchés publics et principalement des études techniques en débutant ses activités en avril 2018.
Parmi les plus actives, l’agence régionale d’exécution des projets de la région de Tanger Tétouan Al Hoceima qui a lancé 95 marchés publics alors que son activité n’a réellement démarré que le 1er mars 2018 ; au même moment, l’agence de développement du Nord lançait plus de 400 marchés publics.
Les délais de mise en route des AREP sont liés à des difficultés de deux ordres. Premièrement, les arbitrages autour de l’interprétation de la loi de 2015 ont été particulièrement lents. En effet, les administrations centrales ont été peu enclines à déléguer le pouvoir nécessaire aux AREP. Ainsi, la question des contrôles administratifs de ces dernières et notamment du respect de certaines procédures pour la passation des marchés publics ont été débattus durant plus de deux années, en 2016 et 2017. Les conditions a priori proposées par le ministère de l’Intérieur et le ministère de l’Economie et des Finances étaient particulièrement drastiques revenant à rétablir une tutelle a priori, finalement à même de décourager toute initiative. Les événements d’Al Hoceima attestant de la lenteur des procédures de déploiement de la régionalisation avancée ont alors amené à un allègement de ces conditions.
Deuxièmement, derrière la question de la mise en œuvre de la régionalisation avancée se pose la problématique des compétences techniques. Combien de personnes, dans chacune des collectivités territoriales que compte le Maroc, sont techniquement capables de construire un appel d’offre public ? De concevoir une politique publique locale, visant à délivrer un service public, qu’il soit simple (ex : contrat de fournitures de services pour l’entretien de la voirie) ou complexe (un centre de santé équipé et doté de personnel spécialisé) ? Aujourd’hui, le nombre des administrateurs compétents est restreint par rapport aux besoins du terrain. Et ce d’autant plus au niveau des AREP, dont le directeur est nommé par le président du conseil régional et dont la durée du contrat est liée au mandat de ce dernier, ce qui amène à une certaine précarité. A cela s’ajoute que les administrateurs des AREP ne disposent pas des mêmes avantages que les autres cadres administratifs, en termes d’avancement de carrière et de sécurité de l’emploi. Par conséquent, ces emplois ne sont pas attractifs pour des cadres administratifs des autres ministères. Les AREP doivent donc recruter du personnel en dehors des administrations et donc peu au fait des cadres légaux comme des procédures. Dans de très nombreuses régions, les AREP ne sont toujours pas opérationnelles et peineraient à attirer les cadres suffisants.
Les AREP des régions de Laâyoune Séguia El Hamra et de Dakhla Oued Eddahab sont très peu actives. En revanche, la présidence de la région lance directement ses propres marchés publics : 192 pour celle de Laayoune Séguia El Hamra depuis le 24 octobre 2016 et 95 pour celle de Dakhla Oued Eddahab. Il en est de même dans l’Oriental.
La stratégie du président de région a donc été de développer une procédure centralisée où il devient l’ordonnateur principal sans délégation de son pouvoir à l’AREP. Il conserve ainsi un contrôle direct sur la gestion de son budget. Cette configuration renforce dès lors son pouvoir personnel face au reste du conseil et surtout évite les éventuelles divergences de points de vue entre lui et le directeur de l’AREP. Il se méfie alors d’une éventuelle prise d’autonomie du directeur vis-à-vis de la présidence. Il s’agit donc au sein de l’administration du conseil régional de construire une équipe dédiée au lancement et suivi des marchés publics. Bien sûr, cette procédure renforce la dépendance des cadres vis-à-vis du président qui les choisit directement comme des membres de son équipe. Dans ce cadre, la politique régionale est donc fortement personnifiée.
On peut dès lors s’interroger sur l’effet d’aubaine pour certaines figures politiques de pouvoir ainsi organiser un pouvoir personnel fort justifié par les difficultés des AREP à se mettre en place. En effet, ces présidents de région ont su trouver les ressources humaines nécessaires à l’application de leur politique et ont préféré les intégrer dans leur réseau de clientèle directe plutôt que de les mettre à disposition de l’AREP. Mais, il faut aussi souligner que l’un des pionniers dans cette politique est le puissant président de la région de Laâyoune Séguia El Hamra, Hamdi Ould Rachid. En effet, face aux atermoiements des ministères sur les modalités de contrôle des AREP, il décide de passer à l’action directement par le conseil régional, qui utilise alors une procédure antérieure à la législation de 2015. En effet, le conseil régional apparaît sur le site des marchés publics sous son ancienne appellation d’acheteur public “Région Laâyoune Boujdour”. Le président pointe alors les dysfonctionnements dans la mise en œuvre de la régionalisation avancée et justifie cette initiative par sa responsabilité vis-à-vis de ses électeurs. Il ouvre ainsi une voie pour les autres présidents de région.
Dans d’autres régions, le conseil régional a privilégié une stratégie de coordination de sa politique avec les services extérieurs. En effet, conscient de la faiblesse du budget régional comparé à l’ampleur des projets à mener, ils choisissent alors de multiplier les partenariats avec les autres administrations qu’elles soient nationales, provinciales ou municipales et de venir alors renforcer leur budget pour pouvoir réaliser les objectifs du plan de développement régional. Cette politique pragmatique suppose cependant que les autres administrations soient particulièrement rompues à cet exercice. C’est pour cette raison que cette stratégie a été privilégiée à Casablanca Settat mais aussi à Rabat Salé Kénitra.
Cependant, elle suppose une très forte collaboration entre le conseil régional et le wali de région. En effet, ce dernier joue alors un rôle clé dans sa capacité à mobiliser les autres administrations centrales. D’autre part, elle suppose aussi une forte collaboration entre les différentes collectivités territoriales alors que ces dernières peuvent être très fortement clivées politiquement ; c’est le cas dans la région de Casablanca Settat où s’opposent le PJD qui contrôle la ville de Casablanca et le PAM et ses alliés qui dominent les provinces périphériques de Nouaceur, Médiouna, Berrechid et Benslimane.
La situation de blocage de la régionalisation avancée s’est traduite par la résilience des agences de développement du Nord et du Sud. Les agences de développement ont été imaginées comme des outils de développement régional visant à la convergence des politiques publiques dans des régions particulièrement sensibles : le Nord en 1996, les provinces du Sud en 2003 et l’Oriental en 2006.
Annabelle Houdret et A. Arnish posaient la question de la superposition des organisations de développement régional et du conflit de compétences entre ces agences dépendantes de la primature et les agences régionales d’exécution des projets en charge de l’exécution des plans régionaux de développement. Or, il apparaît que ces trois années ont été porteuses de nouveaux enseignements.
Dans un premier temps, les agences du Nord, du Sud et de l’Oriental ont connu un repli de leurs activités se concentrant sur la promotion territoriale pour l’agence du Sud et de l’Oriental ou sur la coopération internationale pour l’agence du Nord. Leurs budgets ont fortement baissé, se limitant à achever les projets engagés avant leur dissolution.
Dans un second temps, à partir de 2017, elles ont été à nouveau sollicitées. En effet, c’est l’agence du Nord qui est chargée de mettre en œuvre la plupart des projets en souffrance du programme Al Hoceima Phare de la Méditerranée. Le 5 décembre 2017, le ministère de l’Intérieur engage la procédure progressive d’arrêt des activités des agences de développement, sur trois années de 2018 à 2021. Cependant, l’agence du Nord a lancé pas moins de 402 marchés publics du 1er janvier 2018 au 4 décembre 2018 et pour les seuls trois derniers mois, elle a engagé plus de 1 milliard de dirhams de travaux. De même, l’Agence du Sud qui devait être cantonnée à des grandes opérations de promotion des régions sahariennes a lancé plus de 300 marchés publics sur la même période.
L’agence du Nord a, de fait, agi dans le contexte exceptionnel de vide administratif mettant à jour les retards de l’AREP et les défaillances des ministères. La situation de blocage actuel de la région de Guelmim Oued Noun est tout aussi emblématique. L’effondrement de la coalition soutenant le président Abderrahim Bouaïdaa a empêché tout projet jusqu’à aujourd’hui, obligeant le ministère de l’Intérieur à rétablir une tutelle dont les modalités sont particulièrement floues dans le cadre de la loi de 2015.
Dans les faits, le ministère de l’Intérieur a annoncé, par communiqué le 16 mai 2018, la suspension du conseil régional de Guelmim Oued Noun. Citant les articles 89 de la Constitution et 77 de la loi organique 111-14, le ministère de l’Intérieur a justifié sa décision sur la base d’un rapport du wali de région faisant état de plusieurs dysfonctionnements dont pâtit le conseil régional depuis début 2017. Ces dysfonctionnements renvoient au rejet de la majorité des points inscrits à l’ordre du jour des sessions ordinaires et extraordinaires tenues par ledit conseil en 2017 et courant 2018. S’ajoute à cela, un retard non justifié dans la réalisation des projets approuvés par le conseil. Une délégation courante chargée de l’expédition des affaires courantes a donc été nommée durant la période de suspension.
En effet, l’article 75 de la loi organique relative aux régions permet à l’autorité gouvernementale chargée de l’Intérieur de saisir le tribunal administratif aux fins de dissolution du Conseil quand « les intérêts de la région sont menacés pour des raisons touchant au bon fonctionnement du conseil de la région ». Toutefois, si une demande de dissolution doit être impérativement déposée auprès du juge administratif, la loi organique 111-14 ne fixe pas les modalités de suspension du conseil régional. Autrement, aucun article de la même loi n’autorise explicitement le ministère de l’Intérieur de suspendre un conseil régional. L’article 77 de ladite loi se contente de nous apprendre qu’une délégation courante chargée de l’expédition des affaires courantes est nommée en cas de suspension ou de dissolution du conseil. Par conséquent, aucune autorité ne peut alors mettre en œuvre le plan de développement régional. Désormais, la région se trouve dans un vide juridique où ni le président du conseil, ni le wali, ni le ministre ne peuvent ordonner l’application du plan de développement régional. Le budget de la région a donc été gelé en septembre 2018 jusqu’à ce qu’une éventuelle solution légale soit trouvée.
Les agences de développement du Nord, du Sud et de l’Oriental ont donc été conservées comme des dispositifs de secours pour pouvoir répondre rapidement à des situations de crise. En revanche, elles n’ont aucunement vocation à initier des politiques régionales comme elles avaient pu le faire dans la décennie précédente. Leur maintien atteste donc de l’incapacité actuelle des acteurs régionaux à mettre en œuvre une véritable régionalisation avancée. Les agences de développement apparaissent alors comme la permanence d’un modèle de développement pour les régions périphériques visant à prévenir les éventuelles contestations en jouant le rôle d’interface entre le gouvernement et des populations marquées par un profond sentiment d’injustice.
La mise en œuvre de la régionalisation avancée s’avère particulièrement lente mais il est intéressant d’observer que face à l’inertie administrative les acteurs régionaux ont innové pour essayer de dépasser les blocages inhérents à une réforme en profondeur de l’Etat marocain. Maintenant, il apparaît que ces stratégies différentes amènent à des perceptions différentes de l’action politique. Si le cadre de la loi de 2015 proposait un dispositif liant un conseil régional à une agence d’exécution de projet, il apparaît que deux voies différentes ont été prises : soit la personnification de l’action régionale avec des présidents qui ont privilégié le contrôle à la délégation, faisant d’eux des hommes forts mais avec un budget limité ; soit au contraire la coordination et la contractualisation, quitte à s’appuyer beaucoup plus sur l’autorité et les services extérieurs pour créer des effets de levier. Ces choix semblent aussi corrélés à des types de région. En effet, les régions périphériques peu peuplées sont plus propices à la personnification que les régions centrales très densément peuplées.
Par David Goeury, docteur en géographie (Paris-Sorbonne), chercheur au laboratoire Espaces Nature et Culture de Paris-Sorbonne (CNRS) et chercheur associé au Centre Jacques Berque de Rabat.
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