Deprecated: Optional parameter $output declared before required parameter $attr is implicitly treated as a required parameter in /home/taframa/old.tafra.ma/wp-content/themes/voice/core/extensions.php on line 166 Warning: Cannot modify header information - headers already sent by (output started at /home/taframa/old.tafra.ma/wp-content/themes/voice/core/extensions.php:166) in /home/taframa/old.tafra.ma/wp-includes/feed-rss2.php on line 8 Mounia Bennani Chraïbi – Tafra http://old.tafra.ma Thu, 13 Dec 2018 09:49:53 +0000 en-US hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.1.10 Faire campagne au Maroc http://old.tafra.ma/faire-campagne-au-maroc/ Mon, 15 Oct 2018 08:35:36 +0000 http://old.tafra.ma/?p=2265 En observant, à la manière d’un ethnographe, les processus à l’œuvre dans une circonscription casablancaise lors des communales de 2009, Mounia Bennani-Chraïbi, professeure de science politique à l’Université de Lausanne, montre comment une partie de la gauche marocaine, confrontée à la défection militante et à la démonétisation de son discours, cherche à ajuster son offre politique en empruntant aux partis de notables, des « recettes gagnantes ».


Qu’il s’agisse du choix des têtes de listes, des colistiers ou des agents électoraux, des logiques marchandes et clientélistes qui découlent de ces choix ou encore de la manière de s’adresser aux électeurs, la ligne de partage entre « partis de militants » et « partis de notables », observée jusqu’en 2002, tend à se brouiller en 2009.

Pour Mounia Bennani-Chraïbi, une des explications résiderait dans un mouvement de fond : l’inversion du cens électoral. Au 19eme siècle, le cens correspondait en France au seuil d’imposition conditionnant le droit de vote et l’éligibilité des citoyens, dans le cadre d’un suffrage dit censitaire, où seuls les plus riches pouvaient voter. En faisant ici référence à une inversion du cens électoral, Mounia Bennani-Chraïbi veut dire que les plus dotés culturellement et matériellement semblent céder la place aux plus dominés, y compris au niveau des candidatures ; bien plus, ces dominés exigent de se faire « payer » pour figurer sur une liste électorale.

Depuis 1993, Mounia Bennani-Chraïbi observe les campagnes électorales de plusieurs partis politiques marocains, pour l’essentiel à Casablanca. En 2009, dans le cadre de son étude de terrain, elle a suivi de près l’un des trois arrondissements de l’une des huit préfectures de la capitale économique ; une vingtaine de formations politiques y étaient en lice. Elle a observé quelques séquences des campagnes électorales menées dans l’arrondissement par l’Istiqlal et le PJD tout en se focalisant sur les listes « ordinaire » et « additionnelle » de l’USFP. Elle a réalisé une trentaine d’entretiens approfondis avec des candidats, des agents électoraux et l’élue sortante ; elle a également assisté à six réunions électorales organisées par les candidats de l’USFP avec des groupes de résidents dans une villa, des bidonvilles et dans une zone d’habitat populaire réglementé. Elle a par ailleurs participé à plusieurs marches, porte-à-porte, à une séance de formation des observateurs et des veillées dans les locaux de campagne. Enfin, elle a revu certains de ses interlocuteurs un mois après le scrutin.

Marché électoral, contraintes et mutations

Lors des communales de 2003, le taux de participation est d’environ 30% dans la circonscription observée et les catégories populaires, qui ne représentent que 25% de cette population, sont estimés à 60% des votants. Dans ce contexte, la conversion des candidats de l’USFP à la politique pragmatique se traduit par un changement de cible électorale et par l’adoption d’une stratégie susceptible de mobiliser le vote des zones populaires, bastions des partis de notables. Ce qui a des conséquences sur les critères de constitution de listes, le type et l’ampleur des ressources déployées, le profil des agents électoraux et la nature de l’offre électorale.

Pour s’ajuster au nouveau découpage électoral (issu de la réforme du code électoral de 2008), une nouvelle section locale de l’USFP est créée à la veille des élections dans la circonscription observée. L’enjeu est d’autant plus important que dorénavant, la désignation des têtes de liste « ordinaire » et « additionnelle » relève de la compétence du bureau de section et non plus du bureau politique du parti. Or, les militants de la section vont choisir comme tête de la liste ordinaire, le secrétaire général du bureau de section, un homme d’affaires ayant adhéré à l’USFP en 1978 mais qu’ils connaissent peu, contrairement à l’élue sortante. Comment expliquer un tel choix ?

La plupart des membres du bureau se sont faits à l’idée que les élections nécessitaient désormais des ressources financières beaucoup plus importantes et que l’élue sortante ne pourrait pas gagner de nouveaux sièges en faisant une campagne de même nature que celle de 2003. A l’instar de ce militant, une partie d’entre eux semble avoir intériorisé les contraintes du nouveau marché électoral :

En tant qu’enseignant, je sais peut-être parler, je peux être efficace dans un comité culturel, mais je me suis rendu compte à quel point il fallait des compétences bien particulières pour gérer une commune. Personnellement, je n’y connais rien en matière de contrats avec les entreprises.

D’après ses dires, l’homme d’affaires aurait aspiré à gérer la campagne comme une entreprise, en faisant appel à ses compétences d’administrateur, soucieux « d’efficacité », de « professionnalisme » et de « rentabilité ».

De son côté, le profil de la tête de liste « additionnelle », qui s’est présentée comme consultante juridique, éclaire à un deuxième niveau les dynamiques à l’œuvre. Son entrée à l’USFP en 2003 au moment où le parti mène une politique « d’ouverture », illustre le parcours des acteurs qui ont tenté de reconvertir leurs capitaux associatifs sur la scène électorale et partisane. Au cours de la campagne, elle a ainsi privilégié le registre associatif aussi bien sur le plan discursif qu’au niveau des réseaux mobilisés.

Des manières d’être et de faire qui ont largement pesé sur les critères sous-tendant la composition du reste des listes.

Aller au peuple à travers le peuple

En 2003, la liste présentée par l’USFP dans la circonscription étudiée est composée de militants du parti. Or, l’examen des listes « ordinaire » et « additionnelle » de 2009 laissent apparaître deux inflexions.

La première réside dans une apparente inversion du cens électoral, en lien avec la forte représentation des acteurs socialement dominés du point de vue du sexe, de l’âge, des capitaux scolaires et de la position socio-professionnelle. Ainsi les deux listes cumulées comportent 8 femmes et 9 hommes, la moyenne d’âge est de 37 ans, avec 10 candidats âgés de moins de 35 ans, 4 quadra et 4 quinqua. Sur le plan socio-professionnel, 7 personnes sont diplômées du supérieur et ont des professions tant lucratives que valorisées socialement. Inversement, les 10 autres candidats sont faiblement dotés en capitaux scolaires ; en moyenne, ils ont arrêté leurs études avant la fin du collège, voire du lycée. Ils sont pour la plupart ouvriers-artisans ou sans emploi.

La seconde inflexion réside dans la valorisation de la « représentativité sociale et territoriale » au détriment des capitaux militants. Sur les 17 candidats des 2 listes cumulées, 6 sont des adhérents de l’USFP (dont 5 sont membres de la section locale) ; tous les autres (11) n’ont aucune appartenance partisane au moment de l’enquête. Le candidat, tête de la liste « ordinaire » affirme les avoir presque tous choisis en fonction de leur réputation dans le quartier. A l’instar des candidats des partis de notables, il a demandé à ses relations de lui trouver des wlad ad-derb, considérés comme des « leader d’opinion », dans plusieurs bidonvilles et quartiers populaires, réservoirs habituels en voix des partis de notables.

En 2009, ces « enfants du quartier » ne sont plus de simples agents électoraux mais peuvent « faire carrière » et figurer sur des listes électorales lors des scrutins locaux, non seulement dans les partis de notables mais également dans les partis de militants. Dans la mesure où ce ne sont pas des adhérents du parti, qu’ils ne comptent pas nécessairement y adhérer et qu’ils sont classés en position inéligible, ils négocient leur présence sur les listes et leur investissement dans la campagne contre des biens divisibles.

En 2009, ces « apolitisés », dont la principale ressource est la popularité qu’ils revendiquent, constituent près des 2/3 des candidats des 2 listes USFP. Ils se distinguent par des savoir-faire, des savoir-vivre et savoir être. Ainsi, même sans emploi, une infirmière de formation est en mesure de rendre des services dans un bidonville en l’absence de couverture sociale généralisée. En situation d’urgence et en l’absence de lignes de bus, un chauffeur de taxi peut sauver des vies en mettant sa voiture de location à disposition…

Mais les patrons recherchent aussi leurs compétences pratiques : être en mesure d’identifier en amont les « agents populaires » ou dotés d’une expérience électorale ; savoir « organiser », « encadrer » au cours de la mobilisation, connaître les réseaux de sociabilité dominants et les catégories qui font l’élection. A côté de la maitrise des techniques spécialisées du moment électoral, les « enfants du quartier » manifestent une capacité à monter en généralité dans la formulation des problèmes de leur environnement, dans l’évaluation des dysfonctionnements de campagne et dans l’élaboration de stratégies électorales.

Des « apolitisés » pour battre le rappel des troupes

Défection militante, insertion dans les listes d’« enfants du quartier » sans attache avec le parti, et ambition poursuivie par la tête de liste de déployer un nombre suffisant d’agents, en vue d’un maillage des secteurs populaires, ont logiquement conduit à une mutation au niveau des profils des agents électoraux.

En 2003, l’essentiel des agents de la mobilisation était des militants, des sympathisants, des amis et des membres de la famille bénévoles ; ils formaient un groupe d’une cinquantaine de personnes, dont certains ont apporté à titre personnel des contributions matérielles au déroulement de la campagne. En 2009, près de trois cents personnes sont rétribuées, avec pour mission de mobiliser des voix là où elles disposent d’un ancrage social. Par conséquent, ce sont des acteurs habituellement considérés par les militants comme « apolitisés » qui ont porté les couleurs de l’USFP.

Ainsi, lors des communales de 2009, la rémunération des agents électoraux tend à se routiniser, y compris dans d’anciens partis de militants ; l’insertion des « enfants du quartier » dans la liste ordinaire impose un alignement relatif sur le « marché » et un glissement de salarisation des agents à celle d’une partie des candidats ; enfin, en l’absence de ferveur militante, plus la relation de clientèle et les espérances de réforme sont incertaines, plus les rétributions immédiates sont requises.

Pour en savoir plus :

Politix, 2016. DOI : 10.3917/pox.113.0141

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Mounia Bennani-Chraïbi – Pourquoi les Marocains sortent dans la rue ? http://old.tafra.ma/mounia-bennani-chraibi-pourquoi-les-marocains-sortent-dans-la-rue/ Mon, 18 Jun 2018 14:09:51 +0000 http://old.tafra.ma/?p=492 Mounia Bennani-Chraïbi, professeur de science politique à l'Université de Lausanne et auteur de nombreux travaux sur la sociologie des mouvements sociaux, les jeunes, les mobilisations électorales et le militantisme - associatif et partisan - en contexte autoritaire.]]>

Qu’est-ce qui fait sortir les Marocains dans la rue depuis l’Indépendance ?

Il y a l’éducation : en 1965, il y a une circulaire qui interdit l’accès du secondaire aux personnes âgées de 17 ans et ça donne les événements de Casablanca. En 1984, l’annonce de mesures qui portent atteinte à la gratuité de l’enseignement : il y a eu énormément de mobilisations un peu partout au Maroc.

Le coût de la vie est une autre catégorie. Ça n’a pas commencé avec le large mouvement de boycott au printemps 2018. Il y a eu les coordinations de la cherté de la vie dans les années 2000 et dès 1981 avec les politiques d’ajustement structurel et puis l’augmentation des produits de première nécessité. Il y a aussi la question de l’emploi avec les diplômés chômeurs depuis 1991.

La solidarité avec les causes régionales : Palestine, Irak. La guerre du Golfe a fait sortir les gens dans la rue en février 1991, c’était une des premières grandes manifestations.

Ensuite, il y a des questions liées aux valeurs, aux normes, aux droits, qu’il s’agisse des marches en lien avec la réforme du code du statut personnel en 2000 ou des manifestations pour la libération de prisonniers politiques ou en lien avec les victimes de la répression pour les droits de l’Homme…

En quoi la mobilisation a-t-elle changé depuis la fin des années 1990 ?

Il semble qu’elle a beaucoup changé en lien avec différentes dynamiques. D’abord, si on remonte plus loin, à la fin du Protectorat, on voit petit à petit que la mobilisation se déplace du rural “bled siba”vers les grandes villes. Les villes deviennent le théâtre de la mobilisation et le Makhzen quadrille le rural. Il y a des mouvements de guérillas mais la mobilisation se joue dans les grandes villes. Ensuite avec la libéralisation, on va voir que la mobilisation va s’étendre vers les moyennes, les petites villes et même vers le rural. Le mouvement du 20-Février, le 24 avril, il y avait 110 localités qui étaient mobilisées.

Il y a un deuxième niveau qui est une transformation de la figure du manifestant. On passe de la khassa (élite) à la âamma (masse). Il y avait les figures politisées : l’étudiant, l’ouvrier syndicalisé, le salarié, le fonctionnaire et là ça se diversifie. On peut trouver des mobilisations de vendeurs ambulants, de bidonvillois et surtout ça se féminise. Le mouvement des soulaliyates de 2008 à 2011 en est un excellent exemple.

Ces deux mouvements, ce déplacement sur le plan local, sur le plan des figures, est sous-tendu par un autre mouvement qui est celui de la pacification de la mobilisation. Avec la libéralisation relative de l’espace politique, il y a eu une transformation dans la manière de réprimer. On va arrêter, du côté des autorités, de faire des bains de sang et il va y avoir une sorte de pacification de la sortie dans la rue qui devient relativement moins coûteuse. Ca ne finit pas en bain de sang comme en 1981 ou en 1984.

A partir de là, on observe aussi une diversification : les mobilisations ne sont plus impulsées par des syndicats ou par les partis politiques qui utilisent la rue pour faire pression sur les autorités. On va voir une diversification qui se traduit dans les modes d’action : ce n’est plus la grève, la manifestation, le sit-in. On va voir aussi des caravanes, la démultiplication de pétitions, le boycott et bien d’autres choses.

En quoi la gestion de la mobilisation par les autorités a-t-elle changé ?

Entre 1988 et 1998, il y avait plusieurs phénomènes qui ont favorisé la libéralisation politique. Construction des droits de l’Homme comme une problématique légitime à l’échelle internationale, des espoirs de démocratisation chez les voisins, les désenchantements face à la guerre civile en Algérie, des inquiétudes face au devenir du Royaume ; le roi commençait à être malade.

Inversement entre 2013 et 2018, j’ai l’impression que la manière dont les temporalités,
je dirai, mondiales, régionales s’articulent avec le temps biologique du roi du Maroc semble beaucoup plus inciter à la délibéralisation. Face à un roi dont la santé suscite à nouveau des rumeurs et aux images de guerres civiles qu’on a dans la région, l’épouvantail du chaos ne marche plus auprès des protestataires.

Quant aux autorités, elles semblent avoir du mal à réajuster leurs recettes habituelles pour entraver la protestation. Elles sont un petit peu contraintes de naviguer entre deux rives, ne pas donner l’impression que ça paye de protester et en même temps éviter d’intensifier la répression jusqu à amplifier la mobilisation.

Le mot de la fin

Pour moi le problème aujourd’hui, c’est qu’à l’heure de Poutine, de Trump, d’Erdogan, d’Assad, à l’heure où les forces contre-révolutionnaires se sont organisées sur le plan régional, le Palais va-t-il se laisser séduire par le message dominant, à savoir que la violence paie ?

Je pense que là, il jouerait gros parce que comme on dit en marocain, on ne peut pas revenir en arrière. Au sein de la société, il y a eu tout un travail d’accumulation, d’organisation. On n’est plus face à des gens qui sortent parce qu’il y a un syndicat ou un parti qui a appelé à la grève et on en profite. Aujourd’hui, même des dispositifs comme l’INDH, même les mobilisations clientélaires pendant les élections ont favorisé la construction de réseaux, le fait que des normes aient circulé. Donc tous ces réseaux, et pas simplement les réseaux Facebook, peuvent servir et servent de rouages à la contestation. Donc on ne peut pas revenir en arrière à mon avis.

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