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En effet, les auteurs envisagent la manière dont le pouvoir politique peut recourir, de manière stratégique, à l’organisation de manifestations qui le soutiennent. De telles stratégies servent généralement de réponse à une situation d’instabilité politique, lors de laquelle l’Etat craint que sa légitimité et son autorité soient remises en question.
Pour mener leurs recherches, les deux auteurs se sont appuyés sur la Mass Mobilization in Autocracies Database (MMAD), première base de données qui répertorie, pour la période 2003-2015, l’ensemble des manifestations pro-gouvernement qui se sont déroulées au sein des régimes considérés comme autocratiques, c’est-à-dire où un seul individu est réputé détenir le pouvoir politique . Cette base de données rassemble également diverses informations concernant la taille des manifestations ou encore la présence de violences lors de ces rassemblements. A partir de ces données, ils ont procédé à des tests statistiques qui leur permettent d’éclaircir la situation.
Selon les auteurs, l’organisation d’une manifestation pro-gouvernement permet à l’Etat d’atténuer les capacités de mobilisation de trois groupes : les élites, les masses et les forces d’opposition.
D’abord, les rassemblements pro-gouvernementaux agissent comme un moyen de renforcer la cohésion parmi les élites, qu’elles soient dirigeantes ou non, et ainsi réduire la probabilité d’un coup d’Etat. En effet, les mobilisations, donnent l’impression que le régime est puissant et donc difficile à renverser. En conséquence, les membres de l’élite qui souhaitaient voir la chute du régime sont désincités à agir.
Concernant les masses, la situation est similaire aux élites. En effet, l’impression de puissance produite par les manifestations pro-gouvernement décourage les citoyens indécis à s’engager dans la protestation, ceux-ci considérant la mobilisation comme d’avance vouée à l’échec.
Les forces d’opposition sont aussi impactées de plusieurs manières. Lorsque les manifestations pro-régime se produisent en même temps que leurs propres manifestations, le risque associé aufait de protester augmente. En effet, la possibilité que les manifestations dégénèrent en affrontements brutaux entre camps rivaux est alors multipliée. Par ailleurs, la concomitance de manifestations pro et anti-régime peut servir de justification à l’Etat pour faire intervenir de façon plus violente les forces de l’ordre. Ainsi, il paraît plus légitime de réprimer un mouvement d’opposition lorsqu’une manifestation dégénère, que quand celui-ci se déroule pacifiquement. Enfin, les manifestations pro-régime investissent la plupart du temps des lieux hautement symboliques et stratégiques pour l’opposition. Ce faisant, elles participent à atténuer la puissance symbolique et l’ampleur des manifestations des groupes d’opposants.
Pour autant, l’organisation de mobilisations pro-gouvernement ne doit pas être considérée comme une méthode sans failles. Si ces manifestations permettent au régime de signaler sa force et dans le même temps dissuadent la protestation des élites, des mouvements d’opposition ainsi que des indécis (on dit alors que les manifestations pro-gouvernement augmentent le coût associé à l’action collective de l’opposition), elles ont aussi des aspects néfastes. Elles sont par exemple très coûteuses en termes d’organisation, puisque le régime doit pouvoir évaluer précisément qui est en mesure de le soutenir. Aussi, elles peuvent être à l’origine de conflits entre militants pro et anti-gouvernement, pouvant déboucher sur des situations où l’Etat n’a plus le contrôle sur les événements. Pour ces différentes raisons, l’organisation de manifestations pro-gouvernement n’est pas toujours la méthode préférée par les régimes autoritaires.
Ainsi, les auteurs soulignent trois principaux inconvénients pour l’Etat liés à l’organisation de manifestations pro-régime... Ce sont autant de risques qu’il doit prendre en compte, avant de décider si la stratégie de manifestation pro-régime qu’il souhaite mener est adéquate.
Le coût lié à la mobilisation est le premier problème à prendre en compte. L’Etat est-il en mesure d’identifier les groupes de personnes susceptibles de se rallier à lui ? Pour pallier ce problème, la propagande, le ciblage des citoyens qui dépendent du régime, comme les fonctionnaires, ou encore l’attribution de récompenses, sont autant de moyens mobilisés par l’Etat.
Le coût lié à l’organisation est le second problème à considérer. Le régime est-il capable de faire respecter l’organisation qu’il impose à ses soutiens ? La question principale est ici de savoir si le régime peut contenir la violence des manifestations à un certain niveau, de sorte que les opposants soient découragés, sans pour autant que les violences ne deviennent incontrôlables. On peut imaginer qu’un régime qui dispose d’un faible pouvoir de coercition subira d’autant plus le coût lié à la mobilisation, ayant peu de moyens et de personnel afin d’assurer le maintien de l’ordre.
Enfin, le coût de la démobilisation est aussi à prendre en compte. Dans quelle mesure le régime est-il capable de récompenser la loyauté de ceux qui se sont ralliés à lui ? L’intérêt se portera alors sur les capacités de cooptation de l’Etat, notamment les possibilités d’accession à des postes prestigieux qu’il offre aux leaders des groupes pro-régime.
En définitive, puisque les manifestations pro-gouvernement sont coûteuses, il semblerait que les détenteurs du pouvoir n’aient intérêt à en organiser qu’aux moments les plus cruciaux.
L’identification de ces moments, entre autres, fait donc l’objet de plusieurs analyses statistiques de la part des auteurs.
Un premier examen de la base de données montre qu’environ un tiers des manifestations pro-gouvernement ont pour objectif principal de constituer une contre-mobilisation. En effet, dans un tiers des cas, les manifestations en faveur du régime se produisent exactement au même moment et au même endroit que des manifestations anti-régime.
Par ailleurs, si les militants pro-régime font l’objet de moins d’interpellations violentes que les opposants politiques, les manifestations pro-régime donnent par contre plus fréquemment lieu à des blessures parmi les manifestants, les opposants et les policiers. Si cela peut paraître contre-intuitif à première vue, les deux chercheurs l’expliquent par deux raisons. Les violences à l’encontre des dissidents seraient encouragées par les leaders politiques eux-mêmes durant les manifestations pro-régime. Par ailleurs, l’Etat aurait davantage recours à des manifestations lorsque la situation est critique pour sa survie, ce qui aurait pour conséquence d’attiser plus encore les passions.
Enfin, les manifestations pro-gouvernement se déroulent davantage dans les régimes à parti unique ainsi que les régimes militaires. Mais, de manière générale, plus un régime est autoritaire, plus les manifestations pro-régime qui s’y dérouleront seront nombreuses. Entre 2003 et 2015, ce sont la Russie, Haïti, l’Iran, la Syrie et Cuba qui occupent le top 5 des pays où l’on observe la plus grande fréquence de manifestations pro-régime par mois (3 en moyenne par mois en Russie).
Des analyses statistiques plus élaborées permettent aux auteurs de préciser le timing des mobilisations pro-régime, c’est-à-dire le contexte particulier qui rend propice leur apparition.
Il est d’abord établi que ces manifestations sont d’autant plus fréquentes que l’on se situe dans une période où les mouvements d’opposition au régime sont nombreux. En effet, la présence de 10 manifestations supplémentaires durant un mois augmente de 14% le nombre de manifestations pro-régime le mois suivant. C’est aussi le cas lorsque des manifestations anti-régime agitent les pays frontaliers du pays considéré.
Par ailleurs, on observerait davantage de mobilisations pro-régime durant une période qui précède des élections, ou alors qui précède la tentative d’un coup d’Etat [renvoi à la figure insérée ci-dessous]. Ces situations, durant lesquelles la légitimité du pouvoir en place est questionnée, imposent une réponse de l’Etat afin de stabiliser son assise sur le pouvoir. Elles expliquent donc un surplus de mobilisation pro-gouvernement. Pour autant, à la suite d’élections ou d’une tentative de coup d’Etat, la fréquence des mobilisations pro-régime diminue. Cela peut s’expliquer par l’attitude adoptée par le régime autoritaire : conforté par des élections gagnées ou un coup d’Etat empêché, sa légitimité lui permet de faire l’usage d’une répression directe contre les opposants, et qui n’altère en rien le crédit qui lui est nouvellement accordé.

Enfin, ces manifestations sont aussi plus susceptibles d’être organisées lorsque le leader du régime est en poste depuis un long moment, lorsque les médias accordent une couverture médiatique importante aux mouvements d’opposition et à la suite d’attaques terroristes. Toutes ces situations sont en effet capables de détériorer l’image d’un Etat fort, l’exposant ainsi plus facilement à des menaces.
De la sorte, les auteurs soulignent que les ralliements au gouvernement s’expliquent davantage lorsque le régime est dans une situation vulnérable, que lorsque celui-ci connaît une situation prospère.
Cet article permet d’expliquer à la fois la genèse des mobilisations pro-gouvernement mais aussi la manière dont elles jouent un rôle dans la stabilisation du régime en place. En tant qu’outil à disposition de pouvoir politique, les mouvements pro-régime permettent autant de renforcer l’image du régime que d’atténuer les menaces que feraient peser sur lui les diverses forces d’opposition. Pour autant, la méthode étant coûteuse, elle ne peut être mobilisée qu’avec parcimonie par le gouvernement, qui doit alors la combiner avec d’autres instruments répressifs plus traditionnels. C’est donc principalement lors des périodes où le régime est fragilisé, et donc le plus vulnérable, que le recours à la mobilisation pro-gouvernement semble se démarquer.
Comparative Political Studies, 2019. DOI: 10.1177/0010414019843559
]]>Une école considère que ce sont les classes moyennes qui poussent à des révolutions démocratiques. Une autre école considère que celles-ci sont menées par les ouvriers ou pauvres en général, issus des classes les plus défavorisées. Cependant, les études existantes n’apportent pas de réponse définitive, car elles s’appuient sur un petit nombre d’exemples, ou sur des approximations peu fiables des préférences et capacités des groupes sociaux, comme le PIB par habitant ou l’inégalité des revenus, qui ne mesurent pas de manière directe le rôle de chaque groupe social dans ces révolutions.
Dans leur étude, Dahlum, Knutsen et Wig clarifient comment et pourquoi la composition sociale de l’opposition affecte la démocratisation. L’argument est le suivant : pour qu’un mouvement social réussisse à imposer la démocratie, il faut que les groupes qui le composent aient la capacité d’organiser des manifestations de masse et la motivation d’imposer, à la suite, un ordre démocratique. Or, dans des régimes relativement urbanisés et industrialisés, seules les classes moyennes et ouvrières peuvent combiner capacité et motivation. Elles ont la capacité car, nombreuses et souvent bien organisées, elles peuvent imposer des coûts importants au régime (ex. fuites de capitaux ou grèves), notamment parce qu’elles contrôlent des secteurs clés des économies industrialisées. Elles ont également la motivation car, plus nombreuses et plus pauvres que les classes dominantes, elles parviendront davantage à imposer des politiques qui leur bénéficient dans une démocratie. Les autres groupes sociaux, même s’ils peuvent parfois se mobiliser contre le régime, manquent soit de la capacité de soutenir une action collective à grande échelle (ex. les paysans) ou de la motivation à poursuivre la démocratie (ex. l’aristocratie).
Pour tester leurs attentes, les auteurs ont étudié l’ensemble des campagnes anti-régime enregistrées dans la base de données NAVCO – un ensemble de données mondiales décrivant les campagnes d’opposition de masse, violentes ou non, et dotées d’un leadership identifié de 1900 à 2006. Pour l’ensemble des mouvements répertoriés par NAVCO – à l’exception des mouvements sécessionnistes – les auteurs ont répertorié les groupes sociaux qui les composaient en s’aidant de sources secondaires, et identifié ceux qui dominaient le mouvement. Ainsi, les auteurs considèrent 193 cas de mouvements sociaux massifs pour lesquels ils ont relevé si les paysans, employés du secteur public, militaires, groupes religieux ou ethniques, ouvriers ou classes moyennes urbaines faisaient partie de l’opposition.
Pour illustrer le schéma de codage, la Révolution de Velours — ayant abouti à la chute du régime communiste en Tchéchoslovaquie en 1989 —est décrite comme un mouvement à large base composé de classes moyennes urbaines, de travailleurs de l’industrie, de travailleurs de la santé et de paysans. Les trois groupes sont donc inscrits comme participants.
Les auteurs évaluent ensuite l’impact de la composition du mouvement sur une éventuelle transition démocratique. Pour ce faire, ils regardent si, dépendamment de leur composition, ces mouvements sociaux mènent à un changement des institutions en faveur de plus de démocratie. Les auteurs utilisent deux mesures de la nature démocratique des institutions. La première mesure la présence ou l’absence d’élections « libres et équitables ». La deuxième, plus nuancée, permet de saisir des changements plus progressifs, et mesure la nature démocratique d’un ensemble d’institutions, comme le mode d’élection (direct ou indirect) du chef de l’exécutif, la sincérité des élections, la liberté d’association et d’expression, et l’extension du droit de vote.
Les classes moyennes et ouvrières jouent un rôle prépondérant dans ces campagnes de masse. Les ouvriers ont participé à 62% de l’ensemble des campagnes, tandis que les classes moyennes urbaines ont participé à 79%. D’autre part, ces deux groupes prennent souvent le leadership des mouvements : près de deux fois sur cinq, l’un ou l’autre s’inscrit en meneur.

Une première analyse confirme l’intuition : quand les classes moyennes ou les classes ouvrières dominent le mouvement, la démocratie progresse, ce qui n’est pas le cas de quand d’autres groupes sociaux dominent le mouvement. La Figure 1 montre, pour chaque mouvement social, l’indicateur de démocratie au début et à la fin du mouvement. Les mouvements situés sur la diagonale n’enregistrent aucun progrès, alors que ceux situés au-dessus de la diagonale ont progressé, et ceux situés en dessous ont reculé. L’on voit que les mouvements dominés par les classes moyennes ou ouvrières sont généralement associés à des progrès ou à un maintien du statu quo, alors que les mouvements paysans sont bien davantage associés à des reculs.
Cette analyse sommaire a néanmoins un défaut majeur : elle exclut les moments où le pays ne connaît pas de mouvement social. Les auteurs ont recours à des analyses statistiques plus poussées, où ils comparent la progression annuelle des indices de démocraties entre (1) des pays qui ne connaissent pas de mouvement social, et des pays qui connaissent un mouvement social dominé par (2) les classes ouvrières, (3) les classes moyennes ou (4) d’autres groupes. Ces analyses prennent en compte l’impact d’autres facteurs, comme les différences culturelles ou les conditions économiques.
Leur analyse confirme que les mouvements sociaux dominés par les classes moyennes ou ouvrières ont tous deux tendance à renforcer les institutions démocratiques. Cependant, les mouvements dominés par les classes ouvrières sont légèrement plus efficaces, probablement parce que ceux-ci ont une capacité organisationnelle particulièrement forte, qui leur permet de challenger le régime de manière efficace et soutenue. Une autre raison pourrait être que les classes moyennes sont une catégorie hétéroclite, composée d’une variété de sous-groupes (ex. les étudiants, hommes d’affaires et professions libérales). Certaines analyses complémentaires suggèrent que parmi les mouvements dominés par les classes moyennes, seuls ceux qui sont dominés par les étudiants et professions libérales mènent à une progression de la démocratie. D’autres résultats complémentaires suggèrent aussi que les mouvements dominés par la bourgeoisie ne sont efficaces que lorsqu’ils emploient des tactiques non-violentes, alors que ceux qui sont dominés par les classes ouvrières sont efficaces indépendamment de la tactique choisie.
Passer au crible les mouvements sociaux de masse qui ont agité le XXe siècle révèle donc que ce sont les classes moyennes et ouvrières qui ont fait avancer la démocratie. Que faut-il retenir aujourd’hui, à l’heure où le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Amérique du Sud et l’Europe sont agités par une nouvelle vague de mouvements sociaux ?
D’abord, que les mouvements sociaux apprennent des autres. L’on a vu que l’usage de tactiques violentes effraie largement les classes moyennes. L’immense majorité des mouvements actuels emploient des tactiques non-violentes.
Ensuite, que l’Histoire n’est peut-être pas toujours le meilleur guide. Le monde d’aujourd’hui est sensiblement différent de celui d’hier. Les classes ouvrières sont, dans les démocraties avancées, sensiblement plus petites qu’avant, mais aussi bien moins organisées, à l’heure où la participation syndicale est en forte baisse. D’autre part, la révolution numérique affecte la capacité de différents groupes sociaux à s’organiser. Par exemple, le mouvement des Gilets jaunes en France, bien que dominé par des groupes traditionnellement moins capables de s’organiser – zones rurales ou péri-urbaines – a su tirer profit des réseaux sociaux pour prolonger son action, en place depuis un an,, et a obtenu quelques concessions du gouvernement.
The Journal of Politics, 2019. DOI: 10.1086/704699
]]>Deux cas de mobilisation sociale, l’un en réponse à la privatisation de l’eau en Bolivie et l’autre en réponse à la hausse des prix du maïs au Mexique, permettent d’examiner ces questions. Cet article montre comment les différences de perception des revendications par les autorités publiques contribuent à expliquer pourquoi les décideurs des deux pays ont réagi de manière radicalement différente aux mouvements émergents.
En janvier 2000, des milliers d’habitants de la ville de Cochabamba, en Bolivie, sont descendus dans la rue pour protester contre la privatisation de leur approvisionnement en eau. L’acheteur, un consortium appelé Aguas del Tunari, avait obtenu des droits non seulement sur le réseau d’eau municipal de Cochabamba, mais aussi sur l’eau recueillie par des puits privés et communautaires. En janvier, lorsque les factures sont arrivées à échéance pour de l’eau dont le prix avait, dans certains cas, doublé, les guerres de l’eau ont commencé, fermant la ville pendant des jours. Un mouvement interclasses, interethnique et interurbain a pris racine dans la région. Les protestations se sont répandues dans tout le pays et le gouvernement a été forcé de renationaliser l’eau quelques mois plus tard.
Sept ans plus tard et à des milliers de kilomètres de là, en janvier 2007, des Mexicains ont rempli le Zócalo à Mexico pour exprimer leur opposition à la hausse des prix du maïs et aux importations de maïs. Le prix des tortillas avait considérablement augmenté partout au pays : dans certaines régions, les prix avaient quadruplé depuis l’été. Sous la bannière “Sin Maíz No Hay País” (“Sans maïs, il n’y a pas de pays”), les consommateurs et les producteurs, la classe moyenne et les paysans, ont uni leurs efforts pour avoir accès à du maïs abordable et explicitement mexicain. Le président Felipe Calderón, récemment élu, a rapidement décidé de plafonner les prix, et la mobilisation à grande échelle s’est calmée.
Au début, les guerres de l’eau en Bolivie et du maïs au Mexique se ressemblaient beaucoup. Dans les deux cas, de vastes mouvements de résistance se sont formés pour protester contre une menace perçue envers un bien de subsistance. Malgré leurs similitudes initiales, les trajectoires des mouvements ont rapidement divergé. En Bolivie les manifestations se sont intensifiées, engendrant d’abord la fermeture de la région de Cochabamba et plus tard, celle du pays pendant des jours. Alors qu’au Mexique, le mouvement s’est rapidement effondré.
Cet article part du principe que dans chaque cas, la réponse de l’Etat aux protestations joue un rôle crucial dans la trajectoire de la mobilisation. Ainsi, là où les représentants du gouvernement ont apprécié la valeur symbolique des revendications, ils ont agi rapidement pour freiner la résistance. A l’inverse, lorsque les fonctionnaires n’ont pas compris la signification symbolique accordée par les manifestants à leurs revendications, ils ont écarté la possibilité d’une mobilisation généralisée, compromettant leur capacité à réagir efficacement. Avec pour conséquence, un développement massif du mouvement.
Pour le démontrer, Simmons a mené des travaux de terrain en Bolivie durant l’été et l’automne 2008 et l’hiver 2010 et au Mexique durant l’hiver, le printemps et l’été 2009. La recherche dans les deux pays comprenait un travail ethnographique sur le terrain – plus de 200 entrevues ouvertes et semi-directives et des lectures comparées des textes produits avant et pendant chaque mobilisation – ainsi qu’une recherche historique, fondée sur l’analyse de documents écrits, journaux régionaux et nationaux, documents de première main (y compris ceux produits par les acteurs du mouvement et du gouvernement) ainsi que des travaux académiques.
Perçue comme une violation d’un droit fondamental par les habitants, l’annonce de la conclusion d’un contrat de privatisation de l’eau à Cochabamba par le gouvernement bolivien entraine une vague de protestations dans la ville. Une partie de la population se mobilise en organisant des manifestations et des blocages dans différents endroits de la ville.
Dès le départ, le gouvernement sous-estime le potentiel de cette mobilisation et fait le choix de l’ignorer, suggérant qu’elle resterait en « arrière-plan » et n’aurait aucun impact sur l’exécution du contrat. Pourtant, les manifestations ne cessent de s’amplifier. Pour les habitants de Cochabamba, l’eau est non seulement un moyen fondamental de subsistance, mais la pratique de l’irrigation et l’interprétation de l’histoire agricole de la ville par les habitants font de l’eau une composante essentielle de l’identité locale et régionale. Les Cochabambicains ont formé des coopératives d’eau pour creuser leurs propres puits et pipelines et ont travaillé collectivement pour défendre leurs besoins en eau, formant des communautés où l’eau occupe la place centrale.
Ces conceptions communautaires sont apparues incompatibles avec les conceptions de l’eau comme bien marchand, qui pourrait être échangé contre un profit. Pourtant, aux moments cruciaux où les Cochabambicains auraient pu expliquer clairement comment la concession menaçait leur perception de la communauté, peu de voix de Cochabamba ont été impliquées dans le processus de décision. Herbert Müller, qui était alors ministre du Trésor, rappelle que le gouvernement n’a pas réussi à “socialiser le processus”.
Nous pensions que la rationalité économique suffirait à convaincre le peuple.
Ce commentaire révèle une incompréhension fondamentale des relations des Cochabambicains avec l’eau. En mettant de côté les voix locales, les responsables de l’élaboration des politiques (et plus tard de la réponse à la mobilisation sociale qui a émergé) n’ont laissé aucun espace pour comprendre ces relations et pour développer une appréciation des significations dont l’eau était imprégnée dans le contexte de Cochabamba.
Par conséquent, les responsables publics concernés n’ont pas anticipé la portée ou l’ampleur potentielle du mouvement de résistance. Les agents désignés par le gouvernement pour négocier avec les manifestants n’ont fait aucune concession. Ils considéraient ce contrat de privatisation comme une transaction, et un pas vers la modernité, le progrès et l’intégration internationale. Le vice-ministre du gouvernement José Orías, un des rares à être originaire de Cochabamba, observe que :
Les fonctionnaires de l’État traitaient la situation comme s’il s’agissait d’acheter ou de vendre une maison, et non comme ils auraient dû traiter l’eau.
Alors qu’un premier round de négociations échoue, les responsables publics pensent que le mouvement peut être contenu par une démonstration de force physique. Aussi, la marche organisée le 4 février se transforme-t-elle rapidement en une violente confrontation lorsque les forces de police de La Paz essayent d’empêcher les manifestants d’occuper la Plaza 14 de Septiembre, le centre symbolique de Cochabamba. Cet usage de la violence creuse encore le fossé entre le gouvernement et les habitants. Conséquence : le mouvement gagne en ampleur et ses leaders affichent leur détermination à poursuivre la lutte.
Le gouvernement croyait qu’il nous arrêterait par la violence. Ils n’ont juste pas compris le rôle de l’eau dans la création des dynamiques locales…et une fois que les gens ont été réprimés, une solidarité régionale s’est tissée.
Un leader du mouvement
Le gouvernement n’a pas saisi l’importance de l’eau pour les habitants de la ville, en tant que composante essentielle de leurs culture et identité. Partant, il a échoué à appréhender le potentiel de mobilisation généralisée en réponse au contrat de privatisation. Et a dû, après plusieurs mois de mobilisations à grande échelle, révoqué le contrat avec Aguas del Tunari ; le service municipal compétent (SEMAPA) reprenant le contrôle sur la gestion de l’eau.
Le maïs est une composante fondamentale de la culture mexicaine. Pour beaucoup de Mexicains, le maïs signifie le « Mexique » ; il est profondément ancré dans la compréhension de la vie de famille mexicaine et sert de fondement aux perceptions d’appartenance à une communauté.
La hausse du prix du maïs a poussé les Mexicains à investir les rues de la capitale pour revendiquer une stabilisation des prix. Consommateurs et producteurs, bourgeois et paysans, ont tous scandé un même slogan : « sans le maïs, il n’y pas de pays ». Le président Felipe Calderón, élu un mois avant dans le cadre d’une élection particulièrement contestée, a rapidement décidé de plafonner les prix et la mobilisation à grande échelle a diminué.
Si le contexte politique a façonné la perception qu’avait l’administration Calderon de ses options – son administration devait être perçue comme comprenant les intérêts de ses électeurs et comme disposée à y répondre -, sa réactivité au « tortillazo » est aussi et surtout due au fait qu’il a compris que la question du maïs préoccupait l’ensemble des Mexicains et était à ce titre, significative. Pour le gouvernement mexicain, ignorer ce mouvement impliquait une génération de la mobilisation.
Dès le début de la contestation, l’équipe du président suggère une réponse rapide vu le degré de sensibilité de la question du maïs chez les Mexicains. Aussitôt, plusieurs départements de l’administration sont mobilisés pour trouver une solution. Certains officiels déclarent :
On a tous senti qu’il fallait bouger immédiatement, car l’inaction aurait été un désastre.
Le 18 janvier 2007, le gouvernement parvient à conclure un pacte de stabilité des prix avec les représentants de l’industrie du maïs, les distributeurs, et le président de la Confédération Paysanne Nationale. Les officiels profitent du lien entre les tortillas et le fait « d’être Mexicain » pour obtenir l’adhésion des principaux acteurs de la filière au pacte. L’accord étant volontaire, sans compensation pour les entreprises, les conseillers de Calderon ont dû les convaincre qu’il était dans leur intérêt d’y participer. Si elles ne l’ont pas fait de gaité de cœur, elles semblent avoir compris qu’elles pouvaient être considérées comme des traîtres si elles continuaient à faire monter les prix des tortillas.
Les décideurs mexicains ont agi rapidement parce qu’ils ont compris que la question du maïs pourrait donner lieu à de larges mobilisations à travers tout le pays. Lors d’une longue réunion tenue entre officiels à Los Pinos (centre de la Présidence), certains ont évoqué la Révolution française. Et ils ont établi un lien clair entre les tortillas et le pain.
Pour les Mexicains, le maïs est notre pain. Ils s’inquiètent pour le pain en Europe, nous nous inquiétons pour le maïs ici.
Avec l’accord de stabilisation des prix, le mouvement social perd de son influence. Une marche, annoncée par le mouvement le 31 janvier, a tout de même lieu. Mais les revendications portées par le mouvement durant cette marche n’ont plus le pouvoir mobilisateur d’avant. En effet, les questions soulevées sont devenues abstraites : dénonciation du modèle économique néo-libéral, manque de transparence, etc. De son côté, le gouvernement rassure la population en affirmant que la tortillas recevrait la protection qui lui est due. Finissant de convaincre de nombreuses personnes jusqu’alors mobilisées.
Toutes les grandes organisations qui avaient appelé à la marche ont été invitées à participer à des sessions « régulières » avec les différents responsables gouvernementaux. Peu à peu, les manifestants ont abandonné mais les discussions ont continué et les réunions ont fonctionné comme un lien, bien que ténu, entre l’administration et la société civile organisée. En amenant rapidement l’opposition à la table des négociations, les décideurs ont en fait miné toute dynamique qui aurait pu être produite par la marche du 31 janvier.
Comparative Political Studies, 2018. DOI: 10.1177/0010414018806532
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